
Vampyros Lesbos est l’œuvre charnière d'une longue, très longue filmographie d'un cinéaste fou, faiseur d'images compulsif. Jesús Franco avait déjà délaissé le classicisme de ses premières productions fantastiques (que je conseille chaudement au passage, ne serait-ce que pour Le Sadique Baron von Klaus), mais n'avait pas encore franchi les barrières de la folie et de l'indigence technique lors de son passage dans la boîte de production Eurociné, coupable des pires forfaitures cinématographiques européennes.
Si tant est que l'on peut parler d'histoire, celle-ci est assez décousue, qui se partage entre une comtesse recevant de manière on ne peut plus floue l'héritage de l'un de ses lointains ancêtres (un certain Dracula), un couple au bord de la rupture et une bonne dose d'occultisme cheap ; On suit les aventures d'une femme d'affaires partagée entre le confort ennuyeux de son couple et l'attirance, forcément appuyée et saphique, qu’elle éprouve envers une femme vampire (interprétée par la très troublante Soledad Miranda, disparue malheureusement bien trop tôt). 
Tout cela dans un Istanbul brumeux, mais pourtant très joliment filmé. Malheureusement plus connu pour ses nanars et ses coups de folie des années 1980, on a parfois oublié que Jesus Franco sait rapidement, et surtout efficacement poser de belles ambiances. Le film est moite, formellement bancal, mais Franco ne fait jamais rien comme tout le monde et, si l'on devait synthétiser son œuvre en deux mots, ce serait : approximation et fascination.
Approximatif, car le scénario du film tient sur un timbre-poste. La narration ainsi que les ressorts scénaristiques n'ont jamais été les points forts du cinéaste ibérique. À y regarder de trop près, Franco n'a pas grand-chose à dire, si ce n'est recontextualiser une partie du mythe de Dracula en Orient et en offrir une lecture plus contemporaine. Libération de la femme, accueil très large fait à une relation lesbienne bien que très, très complaisante. Une vision contemporaine donc, mais dépassée, car tout respire l'époque des années 1960 et 1970 à plein nez, notamment celle du Flower Power avec ses baignades, son soleil et son ambiance érotique moite. Contemporaine mais dépassée également, car la symbolique est parfois grossière et même largement datée dans le contexte du flower power. On peut également déplorer les tics habituels du réalisateur comme l'abus de zooms et de dézooms qui vous font facilement perdre deux dixièmes à chaque œil, sans parler de digressions verbales pas toujours des plus bienvenues.

Mais ce film reste fascinant à plus d'un titre, et ce film reste même… bon. Un bon film, un vrai bon film fantastique. Car il faut également reconnaître que si Jesús Franco a toute sa place sur un site tel que Nanarland, il a également été pressenti comme le futur génie du cinéma espagnol. Préférant volontairement la forme au fond, Franco traite son film tout simplement comme une œuvre d'art cubiste avec beaucoup de plans inventifs. Les effets artistiques sont cheap au possible mais paradoxalement réussis, une attention particulière ayant été portée à la photographie. La musique, à défaut d'être classique, permet une immersion au plus près des ambiances brumeuses de Vampyros Lesbos. La sauce prend pourtant, la tension est palpable dans cette atmosphère à la frontière de la sensualité et du malsain… alors que le scénario tient dans un timbre-poste.
Vampyros Lesbos est avant tout un travail de l'image et de l'ambiance pris à un instant T. Il faut, à mon avis, le voir pour ce qu'il est si l'on souhaite y prendre un réel plaisir. Franco a un véritable talent pour poser des ambiances oniriques et iconiser ses actrices. La facilité quant à la représentation de la mort et du sexe est trop apparente, certes, mais pas encore grossière au point de gâcher l'expérience, comme ce sera trop souvent le cas dans nombre de ses films suivants.