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L’IA ou la mort de la chronique
Article rédigé par Storm - Publié le 07/05/2026

La chronique musicale a longtemps été un art à part entière. Bien avant les algorithmes, avant les playlists automatisées et les recommandations instantanées, elle représentait un espace de transmission humaine. Le chroniqueur ne se contentait pas de décrire un album : il racontait une époque, une émotion, une scène culturelle, parfois même une révolte. Il donnait un sens à la musique et essayait d’en décrire les contours du mieux qu’il pouvait, avec les références qui lui étaient propres. Nous avons baigné, pour la plupart, dans ces avis parfois vifs, furtifs ou littéraires de ces anciens pigistes, qu’ils soient professionnels ou non. Pour ma part, la lecture des fanzines de ma génération (dans les années 90), les Metallian, Hard ‘N’ Heavy ou autres Hard Force, était avant tout rythmée par la possibilité de lire des avis sur des albums inconnus, sortis de nulle part et dont l’accès m’était assez souvent défendu (pas simple d’aller dans la Fnac ou le Virgin les plus proches, pas simple également d’avoir de la thune). Alors, ces petites fenêtres écrites en quelques lignes permettaient de se faire une idée, de fantasmer ou non l’achat d’un album et d’en imaginer secrètement le contenu. Les notes et parfois quelques phrases suffisaient pour apaiser l’impatience, ou au contraire l’attiser.

Mais cette attente-là a disparu. Ou plutôt : elle a été dissoute dans l’instantanéité numérique. Aujourd’hui, plus besoin d’imaginer un disque à travers les mots d’un chroniqueur. Quelques secondes suffisent pour écouter l’album entier sur une plateforme de streaming, voir des extraits sur je ne sais quel réseau social, lire des dizaines d’avis automatisés épinglés à une montagne de statistiques froides totalement subjectives (coucou RYM), consulter un avis sorti de nulle part, ou laisser un algorithme décider à notre place si cet opus mérite notre attention. Le fantasme a laissé place à l’accès immédiat et, dans cette mutation, la chronique musicale a perdu une partie de sa magie et de sa superbe.

Car autrefois, écrire sur la musique consistait aussi à créer du manque, à provoquer une projection mentale. Une chronique n’était pas uniquement une analyse technique ; elle était un espace d’imagination. Quand un pigiste décrivait un riff “plus froid qu’une usine soviétique sous anxiolytiques” ou une voix “capable de réveiller les morts”, il participait à construire un monde autour de l’album. On achetait parfois un album uniquement pour une formule bien tournée dans un magazine obscur. Les mots avaient un pouvoir évocateur immense parce qu’ils précédaient l’écoute. Aujourd’hui, l’IA menace précisément cette part-là : le regard humain capable de transformer la musique en récit sensible.

Parce qu’une intelligence artificielle peut parfaitement résumer un album. Elle peut analyser sa structure, détecter ses influences, comparer sa production à celle de groupes similaires et générer une chronique techniquement cohérente en moins de dix secondes. Elle peut même imiter le style des vieux chroniqueurs Metal des années 90 si on le lui demande. Le problème, c’est qu’elle ne sait pas ce qu’était l’attente. Elle ne connaît ni le prix d’un CD économisé pendant des semaines, ni l’excitation de tomber sur une chronique assassine dans un fanzine photocopié, ni celle de découvrir le livret et donc l’univers d’un album, ni cette étrange foi qu’on accordait à certains rédacteurs dont les goûts finissaient par orienter les nôtres. L’IA produit du texte, mais elle ne possède aucun passé émotionnel, et c’est peut-être là que commence la fracture.

La chronique musicale n’a jamais été totalement objective. Heureusement. Elle reposait justement sur des biais humains, des emballements absurdes, des injustices parfois, des excès souvent. Certains chroniqueurs détestaient des chefs-d’œuvre, tandis que d’autres encensaient des albums médiocres avec une passion tellement sincère qu’ils donnaient envie d’y croire malgré tout. Cette subjectivité créait du relief, elle racontait autant le chroniqueur que la musique elle-même. Et cela est vrai encore, du moins je l’espère toujours. Or, l’intelligence artificielle fonctionne à l’inverse, elle cherche la cohérence statistique, produit des textes équilibrés, propres, optimisés, souvent pertinents… mais rarement habités. Le risque n’est donc pas seulement la disparition d’emplois dans la presse musicale ou au sein de votre webzine préféré ; le risque est une standardisation progressive du langage critique. À force de contenus générés automatiquement, tous les albums finiront par être décrits avec les mêmes structures, les mêmes références, les mêmes émotions simulées. Et dans un monde déjà saturé de contenus, cette uniformisation devient dangereuse.

Parce que la musique underground, extrême ou marginale a toujours eu besoin de voix humaines pour survivre. Les scènes Metal, Punk, Hardcore, Black, Noise ou Industrielles ne se sont jamais développées grâce aux algorithmes. Elles ont grandi par transmission humaine, par passion, par militantisme culturel parfois maladif. Des types passaient leurs nuits à écrire des chroniques pour des webzines obscurs sans gagner un centime, uniquement parce qu’ils avaient besoin de partager une claque musicale reçue dans leur chambre. L’économie actuelle de l’attention ne valorise plus cela.

Aujourd’hui, la vitesse domine tout. Il faut publier avant les autres, réagir immédiatement pour apaiser l’impatience, la voracité et le diktat de l’instantanéité, mais aussi alimenter les flux. Dans ce modèle qui tend à croître, l’IA devient l’outil parfait : rapide, rentable, inépuisable. Demain, des médias entiers pourraient fonctionner avec une poignée d’éditeurs supervisant des centaines de chroniques générées automatiquement. Des reviews de disques, de concerts ou de rééditions écrites à la chaîne, sans fatigue, sans émotion réelle, sans mémoire culturelle, mais toujours aux avant-postes pour soigner un peuple malade, juste ravi de guérir sa frustration, son ennui et sa paresse. Les habitudes de consommation ont changé. On ne lit plus forcément une chronique pour découvrir un album ; on la survole souvent après avoir déjà entendu trois extraits sur Spotify ou vu passer quinze secondes du titre sur Instagram. La chronique n’est plus toujours un point d’entrée vers la musique : elle devient parfois un simple contenu périphérique dans l’écosystème numérique.

Alors forcément, une question dérangeante apparaît : le chroniqueur musical est-il devenu inutile ? Je ne le crois pas, et je n’espère pas me tromper. L’IA ira sans doute plus loin que cette pensée arrêtée de mai 2026. Je me suis même imaginé, sans croire à une quelconque science-fiction, que les futures IA auront leur prix Nobel de littérature et qu’elles seront en compétition pour produire au plus juste des chefs-d’œuvre de romans ou tout autre écrit à tour de bras. Ce ne sont pas que les pleutres chroniqueurs qui sont en danger, qu’ils soient critiques de musique, de cinéma ou de que sais-je encore, mais bien l’écriture dans son entièreté.

Le futur appartient probablement moins aux simples « rédacteurs » qu’aux personnalités éditoriales fortes. Les textes génériques seront absorbés par les intelligences artificielles, du moins je le pense. En revanche, les écrits réellement incarnés pourraient devenir encore plus précieux. Parce qu’à l’ère des contenus synthétiques, le lecteur cherchera peut-être autre chose : une présence humaine identifiable, un style, une mémoire, une manière singulière de raconter la musique, comme autrefois avec les fanzines. Finalement, l’IA pose une question plus large : que voulons-nous encore ressentir dans l’écriture musicale ? Une information rapide ? Ou un regard humain capable de transmettre ce qu’aucun algorithme ne vivra jamais : le frisson réel provoqué par un disque au bon moment d’une vie ? Le sort que les IA nous assèneront n’est pas encore visible, mais la révolution est en marche, bien poussée, à tort ou à raison, par les nouvelles générations. Nous autres, chroniqueurs en herbe, vivons certainement nos derniers instants. Ce que nous produisons pourrait être futile et ne servir que notre propre satisfaction. L’avenir nous le dira, ou pas.

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