À l’image de cette pochette lugubre et aux détails indistincts, ce sixième album des Norvégiens de DJEVEL est aussi le plus sombre et épais. Ciekals et Faust sont de la partie avec Mannevond, le bassiste fidèle depuis les débuts, qui posera cependant ses dernières lignes de basses et ses ultimes époumonnements d’orfraies avant d’aller jeter son dévolu et son énergie noire au sein de KOLDBRANN. Comme pour tout album de DJEVEL, un apprivoisement entre la bête et vous est nécessaire. Des écoutes supplémentaires sont essentielles pour se laisser happer de plus en plus au contact des compositions par cette sensation de chute vers l’autre monde.
Dès les premiers contacts avec "Ormer Til Armer, Maane Til Hode", un nom et un album surgissent. Celui de SATYRICON avec son album froid et ténébreux : "The Shadowthrone" (1994). Le jeu vocal de Kvitrim rappelle celui de Satyr, notamment dans son timbre et son intonation, tandis que le son et l’impétuosité des rythmes de Faust se rapprochent aussi de ceux de Frost. Alors si vingt-cinq ans les séparent, il existe et résiste un fil rouge commun, même si, vous l’imaginez bien, la production diffère. L’album démarre par ce titre éponyme dense et compact, pas facile d’accès et simple d’écoute avec ces mélodies un peu trop en arrière-plan. Mais le grand DJEVEL se retrouve dès le second titre avec son impérialité puissante et sa hauteur de vue. Ce sentiment de haute lutte entre agressivité féroce voire machiavélique (djevel se traduit par diable je le rappelle) et nébulosités atmosphériques brûlantes et empoisonnées se retrouvent dans ce style vissé cheville au corps par les Norvégiens.
Alternant des parties audacieusement brutales avec d’autres richement mélodiques en riffs puissamment entêtants, DJEVEL sait y faire pour captiver son auditoire. Prenez par exemple la seconde partie tout en mid-tempo rageux avec sa ligne de basse mélancolique de "Den Gang Jeg Banket Paa Helvedes Tunge Doer", elle tranche pourtant bien avec sa première partie furieusement véloce et emportée. Mais cela fonctionne parfaitement, comme très souvent avec DJEVEL. D’une grande noirceur – et sans doute le plus hostile de la discographie – "Ormer Til Armer, Maane Til Hode" est aussi le plus contagieux. Moins plaisant de prime abord que ses grands et petits frères, cet album offre pourtant une palette étendue d’ambiances à faire pâlir des nasses entières remplies de groupes essayant de surnager avec l’espoir d’exister. Alors, haussons la tête, gonflons nos poumons, et partons écouter fièrement les envolées mélodiques racées au possible de "Dreb Dem Alle, Herren Vil Gjenkjenne Sine" ou les atmosphères glaciales et épiques, dopées au chant clair de Ciekals, de la pièce maîtresse de l’album, la bien-nommée "Det Eders Herre Lover Er Mer Enn Hva Mennisket Taaler". Dans le magma brûlant et continu de cet album, ce titre nous soulage grâce à ces ouvertures mélodiques bien trempées et ce chant clair providentiel.
Si ce titre constitue l’acmé de "Ormer Til Armer, Maane Til Hode", le titre de clôture, "Illoeygd Foedt Som Satans Barn, Paa Ferd Uden Spor Af Menneskeverd", lui serre la pince dans un style bien différent. Terrifiants, insaisissables, les riffs de ce titre assombrissent encore un peu plus la nuit qui se propage de toutes parts. Avec ces onze minutes guerrières et entransées, il paraît bien hasardeux de rompre l’écoute subitement, d’ailleurs la dernière minute totalement spectrale vous l’interdira. Malheur à toi, cher lecteur impatient et trépignant, tu vas maudire DJEVEL de t’avoir envenimé. Du reste, les Norvégiens, avec une telle puissance de feu, nous prouvent une nouvelle fois que le tournant pris depuis "Blant Svarte Graner" (l’album précédant celui-ci) était bien le bon. Plus dense, moins crude et directe, DJEVEL confirme avec ce sixième album qu’ils ont trouvé la formule parfaite pour embraser le Black Metal et confiner à la Norvège ses authentiques et méritées lettres de noblesse. Ne vous fiez pas à la note, elle ne vaut rien face à ce monstre d’album. Elle est nécessaire et juste au regard des œuvres majeures qui suivront.