Chroniquer un double CD aussi opulent que le style de ÁRSTIÐIR LÍFSINS concède n’est pas chose aisée mais vaut le détour. Si vous avez lu ma précédente chronique de leur dernier EP "Hermalausaz" paru en toute fin d’année dernière, vous savez déjà que ce trio germano-islandais ne fait pas dans la demi-mesure mais conçoit sa musique comme la mise en forme sonore de narrations épiques où jaillissent l’air des anciens, leurs légendes et leurs histoires surannées. Et l’ambiance générale n’est pas festive mais imprègne plutôt l’auditeur de sensations immersives.
Et cela démarre dès les premières notes vocales du titre d’ouverture narrées par le chant guttural et spectral de Marsél, doté d’un sacré organe dira-t-on, et c’est le moins que l’on puisse dire tant sa palette vocale est impressionnante. D’ailleurs, celle qui nous offre le moins de plaisir est sans contexte celle screamée, un peu dommage qu’il l’utilise à volonté. Car si l’on s’attarde sur son chant clair ou guttural, une explosion de frissons peut surgir rapidement. C’est le cas, par exemple, de la superbe pièce "Nú Er Lengstu Miskunndir Dalreyðar Ná Hátindi" qui, bien que courte (comptez seulement cinq minutes !), nous offre d’incroyables perceptions bigarrées, mais aussi "Ek Sneri Aftr Til Golfhǫlkvis Fleygra Sárelda Heiftar" qui, tout autant dénuée de Black Metal mais beaucoup plus intéressante sur le fond, nous fait voyager paisiblement dans la dureté des climats.
ÁRSTIÐIR LÍFSINS est ambitieux et son travail de composition s’en ressent. Résolument complexe et aux limites de l’indigeste, le travail de "Aldrlok" est sauvé par de nombreux breaks ingénieux amenés avec tact et talent. Je pense notamment aux titres qui, pour moi, restent les plus intéressants de ces quatre-vingt-deux minutes, "Eftir Bjartlogar Hróts Hreggs Kveikja Ógnarstríðan Úlf Storðar Í Grasinu", magnifique et transcendant, et "Stormr, Hvítundit Grand Grundar Gjálfrs", avec notamment sa seconde partie superbement jouée, et son final joueur. Le côté épique et atmosphérique s’entremêle avec brio et porte des éléments disparates à leur acmé entre agressivité et textures sonores tribales, envoûtantes et foncièrement hypnotiques. Mais il n’est pas aisé de se plonger à corps perdu dans "Aldrlok". Beaucoup auront de la retenue et ne s’en tiendront qu’à une unique expérience, mais la puissance de cet album réside dans l’accoutumance que l’on ressent au fur et à mesure de ses écoutes.
Pour ma part, je reste accroché principalement à la première partie de "Aldrlok" qui s’étend jusqu’au quatrième titre. Je la trouve foncièrement plus émouvante et variée. Mais ce serait faire fi du cinquième titre dont je vous ai parlé plus haut dans cette chronique et du pouvoir magique du dernier titre de l’album avec ses composantes folk du plus bel effet. Pour apprécier ÁRSTIÐIR LÍFSINS, nul besoin de retenir son souffle, il faudra justement lâcher prise et se laisser aller au guide qu’est Marsél. Une fois cette étape gravie, vous serez sacrément à l’aise pour suivre l’épopée "Aldrlok" dans une de ces contrées nordiques ou barrant les vagues de la sauvage Mer du Nord.