En plein cœur de l’Asie centrale, le Kirghizistan dont est originaire DARKESTRAH possède une histoire faite d’occupations et de tourments. Jusqu’en 1991, date de son indépendance et du départ des Soviétiques, les Kirghizes ont été un peuple toujours influencé par les traditions de la vie nomade. Du reste, c’est ainsi que l’on nomme son peuple dans les premières descriptions que l’on fait de lui au VIe siècle de notre ère. Et en tant que nomades, les Kirghizes ont toujours été en contact étroit avec la nature, et tout dans leurs habitudes était conçu pour s’adapter aux changements de lieux et de climats : yourtes parsemées de shyrdaks (tapis en feutre) et les tush kyiz (tentures brodées) pour rafraîchir ou réchauffer l’intérieur, vêtements etc.
DARKESTRAH est un projet né en 1999 et qui puise de sa culture et de son histoire des trames sonores épiques sublimées d’un Black Metal parfois folklorique mais très souvent atmosphérique. En reprenant les aspects les plus connus de son passé, DARKESTRAH projette sous le feu des projecteurs la fierté de ses origines. Comme sur l’album "Manas" qui n’est autre que la mise en lumière musicale de ce long poème de 500 000 vers racontant l’épopée d’un des héros de son histoire. Pour l’anecdote, il est intéressant de savoir que ce poème n’était jusqu’au début du XXe siècle traduit et transmis que de manière orale, traversant les générations grâce aux manatschi, les conteurs kirghizes. Et pour en revenir à l’album qui nous préoccupe aujourd’hui, regardons aussi cette pochette qui nous donne deux autres détails de la culture de ce peuple. D’abord le cheval, animal omniprésent et précieux pour les Kirghizes, essentiel à leur mode de vie ancestralement nomade. Et puis il y a ce cavalier qui joue de cet instrument – le kyl kyyak – instrument à deux cordes verticales et à archet généralement en bois d'abricotier, et qui se pratiquait à cheval.
Si je vous fais ce préambule historique, c’est aussi pour entériner le fait que ce nouvel album "Nomad" - qui porte tellement bien son nom - est un véritable conte d’un voyage dans l’une de ces vastes steppes que conte ce pays intensément beau d’Asie. Car, "Nomad" transpire à grosses perles de larmes et de colère, de ces contrées arides aux couleurs changeantes et miroitantes comme les cieux azurés qui les accompagnent en s’époumonnant régulièrement de nuages oppressants et intranquilles. Si vous avez apprécié les albums tels que "Epos" ou le bel "The Great Silk Road", alors celui-ci va vous enchanter. L’Iranienne et multi-instrumentiste aux moults projets Çaruk Revan aka Charuk, et qui s’occupe de tous les chants de DARKESTRAH ainsi qu'une partie des percussions, est impériale et ce dès les premières secondes de l’incroyablement épique titre "Kök-Oy". Sans doute le titre le plus majestueux de "Nomad". Son break génial aux alentours des cinq minutes conduit notre esprit dans des embardées juste folles et d’une densité à couper le souffle. Et la construction de ce final majestueux me rappelle celle du titre "Halow" présent dans le dernier album de DØDHEIMSGARD. Même si le style est tout autre, l’émotion produite est similaire et saisissante.
Si le title track s’évertue à se mouvoir telle une parenthèse folklorico-épique contée par Charuk - dont DARKESTRAH a toujours su plus que tout autre tenir et conduire les rênes - il sait se faire entraînant et varié notamment au travers de riffs puissants et de belle série de blasts le tout invariablement accompagnés d’instruments traditionnels, autre particularité de l’ADN de DARKESTRAH. Et si parfois des longueurs apparaissent notamment dans le titre "Destroyer Of Obstacles", les agissements vocaux de Charuk, toujours elle, sauvent quelque peu la mise. Et c’est peut-être cela le talon d’Achille de cet album. Au travers de ces titres dépassant allègrement les huit ou neuf minutes, quelques embarras monotones peuvent surgir de temps à autre. Mais la technicité musicale, l’exploration des ambiances, le fourmillement de détails demandent une grande attention d’écoute ainsi qu’une multiplicité de celle-ci. "Quest For Souls" le demande mais aussi "Nomad". Deux titres qui ne déméritent pas et restent dans le haut du panier de ce qu’a pu produire DARKESTRAH, et sans commune mesure si l’on s’amuse à les comparer à la concurrence. "The Dream Of Kojojash" exhale une mélancolie tenace et ses riffs lancinants accompagnent nos âmes jusqu’au berceau de ses plaines tachées du sang du passé. Sa beauté souffreteuse est inconditionnelle et triste. L’instrumental shamanique "A Dream That Omens Death" qui clôture l’album et résonne comme un mantra, remplit bien son rôle concis d’ouverture ou de retour dans les cieux ombrageux de quoi reprendre route, de quoi serrer les rênes et… partir.
DARKESTRAH a su se faire attendre depuis la sortie mitigée en 2016 de "Turan", mais son retour est flamboyant et prodigieux, et est signé de la plus belle des manières. Cher à mon cœur, cette entité basée dorénavant en Allemagne, nous a déroulé avec ce "Nomad" un album complexe, mélodieux et qui emporte l’âme à bien des moments. Il ne fait nul doute que d’autres voyages sont en cours. Sentons leurs appels, apercevons leurs signes et prenons part à leurs grandes épopées !