Prenons-nous encore réellement le temps d’écouter de la musique ? Les albums passent, les uns après les autres : beaucoup s’oublient immédiatement, d’autres restent en tête. D’autres encore, plus rares, nous marquent par leur personnalité immédiate et évidente. Je ne saurais encore dire si cet opus de l’artiste espagnole Antinoë restera gravé dans ma mémoire ; il est encore trop tôt pour le dire, le temps seul me le dira. Il est pourtant devenu bien rare qu’une œuvre m’inspire au point d’en écrire quelques lignes à son sujet.
J’ai découvert le travail de Teresa via son album précédent, déjà notable, qui m’avait fait redécouvrir certains morceaux de black metal, réinterprétés avec talent au piano. À mon sens, il s’agissait de bien davantage que de simples reprises : l’âme de l’artiste, et son amour indiscutable pour le genre, semblaient s’être mariés à ces mélodies légendaires afin d’en proposer une lecture profondément sincère et habitée. Une sincérité qui se déploie pleinement dans ce nouvel album, composé cette fois de morceaux originaux aux thématiques bien plus personnelles. Le chant de Teresa, d’une douceur presque angélique, résonne longuement dans l’esprit de l’auditeur tout au long des douze pistes qui composent l’ensemble. La symbiose avec le piano y paraît si évidente et naturelle qu’un véritable rêve éveillé finit par s’imposer.
Les accents mélancoliques ne nous quittent jamais, de la première à la dernière note, portés par une justesse et une retenue remarquables dans le jeu au piano. Il n’y a jamais trop, ni trop peu, de notes. L’équilibre est constamment respecté, donnant l’impression que ce disque a été pensé pour être écouté d’une seule traite. Les morceaux, souvent courts, dialoguent entre eux par leurs rythmes et leurs atmosphères. Il n’y a pas, ou très peu, de refrains, et pourtant l’expérience ne semble jamais complexe ni hermétique : la fluidité des compositions et la cohérence de l’ensemble guident naturellement l’écoute. L’album s’apparente alors à un livre élégant dont les chapitres s’enchaînent harmonieusement, les mélodies se succédant sans lassitude, parfois évidentes et somptueuses, comme sur le morceau « Chaos in the Sky ».
Des images de paysages enneigés surgissent alors, où les flocons tombent lentement, accompagnant cette nostalgie douce-amère qui se dessine tout au long du voyage. Peu à peu, nos pas nous mènent vers des ruines anciennes, où la marche devient plus solitaire que jamais, peut-être celles de la cité antique d’Antinoë. L’œuvre de Teresa, même si elle ne se résume pas à cette seule influence, demeure profondément liée à l’univers du black metal, et je suis convaincu que tous ceux qui apprécient ce style y retrouveront une tonalité familière. J’ai toujours été marqué par l’outro de l’album Witchcraft d’Obtained Enslavement, « O Nocturne », et je regrettais de ne pas entendre davantage de pièces pour piano dans cet esprit. Avec The Fold, ce manque me semble aujourd’hui largement comblé.
Il pleut légèrement dehors, et mon chat ronronne doucement à côté de moi tandis que je termine l’écriture de cette chronique, en réécoutant encore une fois ce bel album. The Fold est une œuvre délicate et sincère, qui mérite une écoute attentive, presque recueillie, dans une véritable démarche d’immersion et de sensibilité. Une musique qui rappelle, simplement, combien il est précieux de prendre le temps d’écouter.