Le Black Metal possède tant de méandres qu’il reste encore un style aventureux et régulièrement original. Pourfendant ses propres barrières, le Black Metal résiste aux défaveurs du temps et reste un style moderne, point trop bloqué dans un carcan éphémère ou périssable. Au contact de ce premier album des Allemands de BESCHWOERUNG, c’est aussi cette impression de singularité qui attise notre attention et notre curiosité. D’abord, il y a ce sentiment d’avoir affaire à un projet sorti de nulle part, et agrégeant des influences diverses. Volontiers concitoyennes, avec notamment un chant désespéré et parfois hors de contrôle qui nous rappellera celui de Rainer Landferman (ex-BETHLEHEM) sur le follement diabolique album "Dictius Te Necare", ou bien encore celui d’un certain Grim (AASKEREIA, BROCKEN MOON), le chanteur de BESCHWOERUNG, dont je vous tais le nom par peur de griffonner un paragraphe entier, paraît aussi trouver la source de sa brillante prestation du côté des Pays-Bas avec les œuvres de Marco Kehren (DEINONYCHUS), mais surtout celles de IX des regrettés URFAUST.
Nous savons très peu de choses sur ce trio d’Allemands, mais là n’est point l’essentiel. Je reste immergé depuis un certain temps avec ce "Beschwoerung", foncièrement intéressant. Mystérieux, tout comme l’est sa pochette plutôt équivoque et bien à l’image du contenu énigmatique de l’album. Sachez que, pour votre gouverne, vous aurez droit avec cet opus à une petite quarantaine de minutes, tout ou presque, de Black Metal, parfois païen et occulte (assez proche de certains albums des débuts d’ARCKANUM), parfois scandé d’éléments progressifs plutôt surprenants (dans le bon sens du terme), tandis qu’invariablement des atmosphères envoûtantes s’intriquent au travers des riffs et des rythmes. Et la formule, si elle conserve quelques menues maladresses, fonctionne très bien. La production, un poil rêche, a tendance à noyer un peu trop les riffs tout en laissant les fûts et les vocaux acérés s’exprimer largement par leur mise en avant dans le mix.
Mais vous m’en direz des nouvelles des ambiances contagieuses de l’album ! J’ai peine à croire qu’elles puissent vous laisser indifférents… Avec un morceau introducteur sacrément hypnotique, les Allemands de BESCHWOERUNG posent le ton : ce sera URFAUST-ien, désenchanté, décharné et sombrement lugubre ("Nachtalb"). Les cymbales sont de la partie, ça claque de partout, les riffs sinuent entre les feuilles mortes, le humus et les racines. Les vocaux incantent les mauvais esprits et hurlent à la nuit. Ah ! Et en parlant d’incantations et de tribalités, sachez que vous en aurez pour votre grade tout du long des tessitures sonores quasi psychédéliques qui émaillent certains titres. N’omettez pas de plonger dans le bain acide des titres "Hexentanz I" et "Hexentanz II", aux sonorités Krautrock-iennes pouvant faire penser de près ou de loin à NEU! et CAN.
Et puis, l’esprit du Post-Rock, avec ses boucles saturées de riffs montant et redescendant dans le fuzz, sera aussi de la partie, avec par exemple une bonne portion du titre "Eternal Opferkult", cisaillée par endroits par les fulgurances vocales déchirées de… Der Verkünder Des Triumphalen Tempels Des Über Allem Thronenden Namenlosen Geists (voilà, c’est écrit ! Vous avez intérêt à l’apprendre par cœur, il y aura contrôle demain !). Je vous laisse le traduire également. Voilà en substance le contenu polymorphe de ce premier album. Des éléments pouvant paraître totalement incongrus et qui, finalement, arrivent à s’amalgamer parfois maladroitement (écoutez donc le titre "Morast I" en entier, pas compliqué, il fait moins de trois minutes…), tout en restant attachants ("Nachtalb"). Notons la belle prestation vocale du chanteur, tant dans son chant vociféré que dans ses nuances plus claires ou aventureuses. Notons également la très bonne science du riffing de Splitter, le guitariste, qui nous laisse entrevoir admirablement ses belles influences en nous distillant des ambiances polymorphes pleines de méandres. Et puis n’oublions pas le très bon jeu du batteur, Hagelrufer, qui assure bien comme il faut avec une frappe bien personnelle.
J’ai hésité longuement à laisser cet album occuper une autre place qu’en Sélection du site. S’il n’est point magistral ni fabuleux, son aventure, la prise de risque assumée et décomplexée des musiciens, leur total lâcher-prise à laisser leurs influences, leur background musical peut-être également, prendre les rênes et les commandes de leurs compositions, font de ce "Beschwoerung" un exemple même de ce que le Black Metal permet d’instruire et d’autoriser, sous la largesse impériale de ses ailes sombres. Les Allemands, aussi discrets et mystérieux soient-ils, nous ont lâché un album enivrant, attrayant, aventureux, torturé et lumineux qu’eux seuls savent faire. Hé ouais, faut rendre à Barberousse ce qui lui appartient. La scène allemande a toujours été l’une des plus originales et ce n’est pas près encore de changer. Verdammt ! Ils sont forts ces boches !