Le Black Industriel est un style à double tranchant : il peut relever d’une certaine forme de génie, comme il peut empiéter sur les plates-bandes d’un ridicule un poil kitsch, et surtout pas à hauteur des artistes savants de l’Electronica. Ce style hybride, à la fois complexe et éminemment moderne, n’est en soi pas une mauvaise chose, mais il est des Frankenstein absolument pas aboutis et virant au ridicule de foire, qui ont surtout de quoi faire sourire et égayer aisément la plume de chroniqueurs peu regardants. Si je fais les comptes de mes connaissances en ce domaine, j’y retrouve les grands ordonnateurs et bons vieux pères fondateurs (MYSTICUM, DIABOLICUM, ABORYM, MUSSORGSKI), les élèves ayant dépassé les maîtres (BLACKLODGE, ANAAL NATHRAKH, AN AXIS OF PERDITION), et les petits coups de génie de ci-de-là (LA DIVISION MENTALE, N.K.V.D., DIAPSIQUIR). Voilà ce qui me vient en tête.
BORGNE fait partie des premiers groupes à avoir promulgué les lettres de noblesse du style aux confluences du Black Metal et des errements extrêmes. "Renaître De Ses Fanges" est le onzième album de ce groupe suisse où la tête pensante et compositeur multitâche Bornyhake exerce son talent. Le sieur est, depuis ses débuts, à l’initiative ou collabore dans une myriade de groupes. Plus encore qu’un Déhà ou un Swartadauþuz, Bornyhake s’exprime dans une frange plus large de styles de Metal Extrême allant du Goregrind au Funeral Doom, en passant par le Brutal Death ou bien encore le Dark Ambient… Cela me laisse rêveur et admiratif. Il existe encore des mecs qui subliment leur temps et se consacrent tels des exégètes à la patrie du Metal Extrême… et de surcroît avec talent.
Si BORGNE a déjà creusé son sillon entre Black Indus et Atmosphérique à tendance spatiale, ce nouvel album confirme aussi que BORGNE a encore des choses à dire. Et sans trahir cette chronique, le duo Bornyhake et Lady Kaos (qui s’occupe uniquement des claviers) s’en sort pas trop mal. D’abord, concernant la production, elle est très honorable et du côté puissant de la force. Concernant les vocaux, rien à redire de ce côté-là non plus ; le sieur vocifère avec une bave bien fielleuse et démoniaque sans trop en faire. Les claviers agitent leurs nappes avec une certaine forme de sobriété décadente qui fonctionne très bien. Les rythmes sont à l’inverse peu contenus et éclatent en de nombreux blasts parfois éreintants. Les riffs, savamment efficaces, ont pourtant une portée limitée ; en cela, je veux indiquer qu’ils n’ont pour la plupart pas ce supplément d’âme nécessaire pour transcender et rendre entêtantes certaines compositions. Mention spéciale à "Ils Me Rongent De L’Intérieur" qui, pour le coup, m’a laissé la bouche ouverte.
L’album s’écoute, tout bien réfléchi, assez aisément. Je m’attendais à davantage de difficultés en passant en revue ce "Renaître De Ses Fanges" et je m’imaginais que le Black Industriel de BORGNE s’avérerait bien plus hostile et dérangeant. J’ai aussi un léger irritant à confier (mais il est tout personnel) : j’ai toujours un peu de mal avec les paroles vociférées et scandées en français. Autant, sur certains albums d’autres groupes, je n’y prête pas attention tant les mots sont de fait inaudibles à cause des vociférations de sagouins, autant, lorsqu’elles me paraissent plus audibles, je me crispe un peu. Mais passons là-dessus. BORGNE a une discographie honnête et sans faux pas, ce onzième album ne démérite pas, mais ne transcende pas non plus.