Les Allemands, emmenés par le frontman Nikita Kamprad, n’en finissent pas de maîtriser l’art de ce Black Metal moderne bien sous tous rapports, à la production léchée et aux contours tout à la fois délicats et solides. Si l’on remonte la discographie déjà conséquente du groupe — "Innern" est leur sixième album — force est de constater la constante progression des ambiances, de la richesse mélodique et de la palette émotionnelle. Signés chez Season Of Mist, ce n’est pas un heureux hasard, les Allemands de DER WEG EINER FREIHEIT sont à l’image de ce Black Metal du futur. Ils perpétuent besogneusement la pâte* base originelle faite d’agressivité, de rythmes endiablés, de rage inextinguible, tout en y incorporant les adjuvants mélancoliques, planants, poétiques et sombrement désespérés de ce que l’on ose appeler Post.
"Finisterre" (2017) et "Noktvrn" (2021), les deux précédents albums, tournoyaient déjà à leur manière autour de l’excellence ; "Innern", quant à lui, va encore plus loin dans l’appétence atmosphérique du groupe, tout en faisant culminer encore un peu plus la complexité mélodieuse et émouvante des titres. Et de ce côté-là, c’est bien l’ensemble de l’album, sans écarter un seul titre, qui propose une telle acmé d’enchaînements de riffs superbes, de leads aux nuances bigarrées, de rythmes puissants, énergiques et indubitablement chargés par les émotions du chant de Nikita. À ce petit jeu-là, certains titres vont encore davantage tirer leur épingle du jeu. Je pense notamment au génialissime "Xibalba" et à sa charge mélancolique forte qui nous enserre le cœur dès le break savoureux à 02:40. Ses cavalcades inarrêtables, son cheminement labyrinthique, l’apport d’un clavier nostalgique nous font fermer les yeux et percevoir les tréfonds de notre intimité. La ritournelle de cette voix grave susurrée est admirable, tant elle se marie magiquement aux élans lumineux de ces riffs se déversant en cascade. Diantre, quel final superbe !
"Eos", qui emboîte le pas à "Xibalba", se lovera, quant à lui, dans les méandres tourmentés d’un Black Metal plus vindicatif, ramenant quelques nuages noirs bien épais dans le ciel des écoutes de l’album. Et, comme toujours, avec un goût raffiné pour les finals dantesques, les trois dernières minutes d’"Eos" emportent tout sur leur passage, avec cette tristesse amplifiée méthodiquement par la sauvagerie des rythmes. Les Allemands savent à peu près tout faire et nous le prouveront également autrement avec le tout aussi somptueux titre de clôture : "Forlorn". D’une douceur infinie, remuant en creux mais toujours au bord du précipice, la voix claire de Nikita nous envoûte littéralement dès les premières secondes. Les nombreuses couches sonores emplies de reverb qui se superposent nous font ressentir cette atmosphère quasi illuminée et pulsatile que nos émotions enfouies subliment… Puis le titre s’éteint à la faveur de nappes de claviers éparses étreignant au fur et à mesure le silence.
Les Allemands de DER WEG EINER FREIHEIT réalisent un album majestueux et admirable à plus d’un titre. "Innern" est facile d’approche et d’écoute. Il reste pourtant richement complexe et peu avare de détails, détails qui se dévoilent et s’amoncellent au fur et à mesure des successions d’écoutes. La technicité irréprochable des musiciens magnifie le travail de composition génial de Nikita Kamprad. C’est carré, net et sans bavures. C’est allemand, dira-t-on certes, mais "Innern" est juste beau à pleurer. Du Black Moderne pur jus et une vraie singularité de fond. Encore bravo !