On sait Austin Lunn totalement épris de ces paysages du Kentucky et du Tennessee, de l’histoire de cette région emplie d’une culture singulière, de courses de chevaux, d’anciennes mines de charbon, du bourbon ou du moonshine, du Mississippi qui coule le long de ces États, de la musique Country, de la guitare banjo et de l’Americana. "Laurentian Blue" ressemble beaucoup à l’album "...And Again Into The Light" sorti en 2021. N’y cherchez pas l’once d’une saturation, ni même une ambiance ténébreuse, cet album épouse la Folk acoustique la plus mélancolique qui soit et déverse sur nos oreilles attendries des accords de guitare classique et folk à résonateur, de banjo, de l’accordéon et des lignes de violon des plus profondes. Accouché dans la tourmente, "Laurentian Blue" est la sublimation d’une longue période de fragilité qu’Austin Lunn a traversée ces dernières années.
Entre une séparation douloureuse, un deuil familial brisant, des problèmes de santé et un contexte social désenchanté, Austin s’est exilé pour survivre dans une cabane au fond d’une forêt du Minnesota, pour sublimer le sort, les forces contraires du destin et approcher la résilience (ndlr : le paysage de la pochette de l’album provient des alentours de cette cabane que l’on peut voir dans le livret de l’album). S’enivrant d’autres artistes de la Folk qui ont marqué de leur empreinte l’Amérique, tels que Townes Van Zandt, Blaze Foley mais aussi le malchanceux Jason C. Franck, dont il reprendra la chanson "I Want to Be Alone (Dialogue)" sur cet album, Austin Lunn a composé des pièces sonores acoustiques pétries d’une tristesse infinie, appelant à l’aide et tendant la main. Forcément, cela surprendra les fans invétérés de Black Metal qui s’attendaient à une suite du très bel dernier album, "The Rime Of Memory", mais ceux connaissant les aspérités et les accointances d’Austin Lunn avec la Folk ne s’étonneront qu’à moitié.
Pour ma part, à l’instar d’autres artistes tels que ULVER, dont on se souviendra du très bel "Kveldssanger" (1996), d’EMPYRIUM avec le majestueux "Where At Night The Wood Grouse Plays" (1999), ou plus récemment de certains travaux de GRIFT ou de RAJAMAA, j’ai toujours apprécié ces pas de côté qui ont ce désir, contre vents et marées, de suspendre le temps, de marquer une pause, de cristalliser les émotions et de les digérer. Marqué par la vie et par la société dans laquelle il évolue (Austin n’est pas vraiment un trumpiste, bien au contraire), Austin a réussi dans cet album à dompter ses démons et à composer une musique tout à la fois délicate et vivante, qui lui a très certainement permis de retrouver foi en lui et en l’humanité. En effet, certains titres ne manquent pas de vitalité. Je pense par exemple à l’enjoué "Irony And Actuality", ou à la singulière, un poil bluegrass, "An Argument With God". Concernant les autres, la douleur s’entend dans ses accords et ce chant à la tessiture nostalgique qui vous rappellera quelque peu du Dylan, ou d’autres artistes tels que Kris Kristofferson ou bien encore Jerry Jeff Walker.
Forcément, les allergiques à la Folk passeront leur chemin, mais ils n’auront pas le plaisir ni la patience d’attendre la magnifique pièce sonore qu’est "Broken Bars", nichée aux confins de l’album, mais également "Ever North", bien qu’elle soit la troisième de "Laurentian Blue". Pas bien grave, mais la belle Folk acoustique n’a pourtant rien d’irritant. Et, eu égard au parcours récent d’Austin Lunn, il est tout aussi appréciable d’entendre, d’écouter et d’apprécier son cheminement dans les turpitudes et les embardées de la vie.