La pluie lave et efface le temps tout en en figeant l’espace. Quelles sont donc ces formes qui lézardent à l’horizon en dessinant des cercles troublants ? Sont-ce nos âmes perdues qui s’agitent et s’angoissent plus que de raison de notre pâle sort ? Pourquoi donc ce vent si troublant, ébouriffant et giflant à la fois, s’accroît-il toujours de manière invisible ? Quelle est donc cette étrange danse des nuages qui couvrent la lumière en un jeu espiègle ? C’est qu’en levant les yeux au ciel et en écoutant ce nouvel album de Vladimir Frith, le troisième déjà, il semblerait bien qu’à nouveau nous nous sentions happés par d’intimes forces internes et vertigineuses. Avec une délicatesse éthérée et le bouillonnement d’un magma sonore arrivé à maturité, "Знание" nous invite à prédire et à fomenter nos plans pour notre propre éviction du règne humain, notre retrait total, notre adieu culminant à l’amère humanité.
Le regard embrumé, les narines en alerte et le corps s’effaçant, se gommant lui-même, voilà qu’à nouveau la pesanteur se ressent malgré la volonté de s’en extirper. RYE assoit sa rêverie avec la lourdeur d’un Funeral Doom « Blackgazé », hautement atmosphérique, spectral et immersif. Les voix vaporeuses, touchant le céleste de Vladimir, se mêlent ou s’alternent d’un growl ténébreux qui initie la torpeur et teinte l’espace de volutes noirâtres. Les trois titres de "Знание" ("Connaissance") transpirent en longueur de leur langueur céleste ou immanente, et leurs minutes nous laissent entrevoir un enchevêtrement de passages tantôt acoustiques, hautement atmosphériques, mais aussi typiquement mélancoliques, comme savent le produire d’excellents groupes de Folk nordique tels que TENHI, ainsi qu’également des passages davantage Black Metal qu’un OLHAVA n’aurait pas daigné accoucher.
Vladimir Frith compose tel un ermite, loin du monde, isolé, s’astreignant à de régulières marches dans la nature sauvage pour y puiser son inspiration. Ce nouvel album se pare d’un nuancier de couleurs émotionnelles puissantes et nimbées d’auréoles mystérieuses. Les captures sonores, l’astralité des ambiances, la liturgie des atmosphères, parfois à la ELEND ou à la DEAD CAN DANCE (du côté de Brendan Perry), le haut grésil des riffs transcendantaux, la dimension poétique des thèmes et des structures, le degré élevé d’hypnose des titres… font de ce "Знание" l’album de RYE le plus initiatique et dépouillé qui soit. Allant plus loin encore dans le dénuement et l’effondrement, cet opus est un véritable psaume gravé dans le silence des forêts. Chaque titre est une étape rituelle progressive vers l’ascétisme, vers une vérité nue, brute et inéluctable. Voyage au plus profond des méandres de soi, "Каждого Ждёт" ("Chacun Attend") est une veillée cosmique de plus de vingt minutes, immobile, où les voix semblent se dissoudre dans l’air nocturne. D’instants de grâce en moments suspendus, ce titre est à l’image des deux autres : un cheminement progressif dans un clair-obscur insaisissable.
RYE réussit un album prodigieux, riche et savant. Empreint d’une nature qu’il ne cesse de regarder, "Знание" est un formidable compagnon de marche, un exemple même de ce qui ne pourra jamais nous aveugler. Entre lumière et sombreur, désespoir et volonté, ce projet nous ramène à l’essentiel. Sa délicatesse n’a d’égale que sa beauté. Sa noirceur, quant à elle, est dense et bavarde. Cet équilibre subtil et fragile trouve naissance dans les chuchotements de ses notes, dans la lourdeur des riffs et dans le voyage sensoriel du jeu vocal de Vladimir. En un mot : sublime.