SHINING n’est quasiment plus, du moins c’est comme cela que je le ressens. Comme un Conor McGregor un peu à la dérive ou un Famine qui cherche une seconde flamme, Kvarforth continue son parcours musical avec un certain entrain, mais le feu s’est irrémédiablement éteint puisque désormais le projet SHINING ne fait plus vraiment les gros titres de l’actualité, ni la ferveur de hordes de fans, ni même l’acclamation unanime des critiques. C’est ainsi, et pour ma part, j’ai tellement apprécié le talent précoce des débuts de Kvarforth que cela en est un poil navrant. Pour preuve : cet opus sorti un peu entre les gouttes des premiers jours de l’hiver et de ses premiers frimas, mais aussi loin des lumières de l’actualité. Ce nouvel album est conçu comme la seconde partie de "8 ½: Feberdrömmar I Vaket Tillstånd", sorti il y a déjà treize ans.
Comme son aîné l’avait initié avec quelques noms de renom (Famine justement, Attila Csihar, Gaahl), ce treizième album ouvre les portes à quelques personnalités charismatiques pour tâter du micro. Notez la présence, notamment, de Mirai Kawashima (SIGH), ou bien encore de Spellgoth (HORNA). Et justement, c’est Spellgoth qui ouvre le bal et nous convainc aisément, quoique pas tout à fait. Mais ce n’est pas non plus entièrement de sa faute. Son chant, bien dévastateur pourtant, manque un peu de coffre, reste légèrement sibilant et est légèrement en retrait au niveau du mix, ce qui me paraît un peu dommage. Les ambiances sont pourtant assez remarquables – comme au bon vieux temps de "V - Halmstad" – et s’insinuent dans nos tourments comme de très bons agitateurs. Les nappes de claviers lugubres, toujours agissantes dans l’ombre, sont, et ce sera une nette évidence sur cet album, très souvent utilisées pour soutenir et densifier la palette émotionnelle des atmosphères. Et c’est plutôt bien joué de la part de Kvarforth de les utiliser de cette manière.
La très grande surprise de ce "Feberdrömmar (Del Två)" est cette prestation assez exceptionnelle de Mirai Kawashima, chanteur émérite du groupe SIGH, sur le deuxième titre "まもなくみんないなくなる" (= "Tout le monde va bientôt disparaître"). Sa scansion particulière et passionnée nous traîne dans les fanges de la mélancolie et du désespoir. Du côté instrumental, Kvarforth a sorti les grands couteaux et ça taillade fort. Non pas que le titre soit ultra-agressif, c’est même tout le contraire, mais il tranche dans la chair et creuse des sillons. L’apport de la flûte shakuhachi, à partir de la moitié du titre, fait rayonner la noirceur. La variété des rythmes et la lancinance de certains effets sonores produisent un effet puissant d’aimantation. Et les quelques soubresauts de lumière, portés par quelques arrangements Électro, appuient au final le tragique de cette somptueuse composition. Rien que pour "まもなくみんないなくなる", l’album vaut le coup d’être écouté.
Les autres titres ne sont pas tout à fait en reste, et cela fait plaisir. Si le projet SHINING s’est modernisé dans son approche, Kvarforth le fait ici avec beaucoup d’intelligence. J’apprécie également le morceau suivant, "Εσύ, Το Έργο Τέχνης Μου" (= "Toi, mon œuvre d’art"), qui comporte ces gimmicks brumeux, lointainement BURZUM-iens mais sacrément hypnotiques. Porté par la voix salement infernale du Grec Philipp Dellas (WOTHROSCH et invité du dernier ACHERONTAS, chroniqué ici-bas), il y a de l’embrasement tout autant que cohabitent des moments calmes, sous tension permanente et palpable, au sein de ce titre labyrinthique et savamment orchestré. La prestation de ce chanteur donne envie de jeter une oreille à son projet de Sludge/Black Metal WOTHROSCH. En tout cas, c’est encore un très bon point… Je suis pourtant un peu moins fan des autres titres, parfois plus Post dans leur approche, et encore un peu moins de "Farväl", le titre de clôture, qui est une émanation Dark Ambient post-apocalyptique particulière, pas fondamentalement inintéressante mais qui, sans réelle plus-value, dénote dans ce melting-pot d’ambiances disparates, désespérantes et, de temps à autre, fulgurantes. Mais je ne jette pas au feu "Neznani Pošiljalac", loin de là… Bref, à écouter donc.
Voilà, seul devant le crépitement d’un feu et sous le regard d’une Nature assommée par la neige, il est bien temps de faire les comptes. Nul besoin de sortir la sulfateuse ni de dézinguer ostensiblement cette nouvelle sortie de SHINING. Pari réussi pour Kvarforth, qui retourne ses gammes et son inspiration. Le concours de ces invités de marque honore les compositions et apporte de la bonne salacerie. Cela m’avait manqué. Nom d’une merde, tout n’est donc point foutu chez SHINING : j’ai presque envie d’hurler.