Il n’est pas rare qu’en début d’année, un certain nombre de chroniqueurs revoient leur copie et rattrapent leur retard concernant certains albums passés un peu trop rapidement entre les mailles du filet. De mon côté, c’est en remontant dans le catalogue de Meuse Music Records(*) que je suis tombé sur cette petite perle portugaise de Death/Funeral Doom Metal, bien trempée dans une mer sonore assez furieuse, du côté sombre et déchiré de la force. Les passages sludgy et le chant plutôt habité vont rapidement confirmer cette intuition. Ce projet très récent, puisque "Rebirth In Despair" est le premier album en date, convoque certains acteurs de la scène hellénique en poste depuis des lustres. Souvenons-nous du projet DESIRE avec leur Atmospheric Doom lumineux et mélancolique, malheureusement encore inconnu en ces pages et dont je vous promets la chronique prochaine du superbe "Infinity... A Timeless Journey Through An Emotional Dream" (1996) ; sachez que deux des membres de ATONE ont fait partie de ce groupe trop tôt disparu.
Et dans le ventre tourmenté de "Rebirth In Despair" se loge une mélancolie noirâtre, un spleen diabolique et ricanant, que cinq longs titres expulsent le temps de… nous faire perdre le souffle. Aussi agressif que lourd et sombre – on ne remerciera jamais assez ce chant désespéré d’Alfredo Cassis, imprégné du venin de l’angoisse et soudoyé par le dessein de Satan –, ATONE inonde de nuages noirs tous les recoins de l’horizon. Pourtant, la mélodie n’est pas en reste et, grâce à son appui, nous arrivons à conserver la tête hors de l’eau ou des flammes (c’est selon). Comme un SWALLOW THE SUN des débuts, avec de très belles nappes de claviers enveloppantes et soutenantes, ou bien encore un SHAPE OF DESPAIR (les fameux Finlandais), ATONE nous ramène à l’essentiel de ce qui a fait le sel de ce style : beauté maladive des riffs, ambiances sépulcrales et mélancoliques, tristesse absolue, noire, noire, noire !
J’ai été de suite hameçonné par cet album, et ce, dès la première écoute. Le premier titre éponyme est beau à tomber par terre, à laisser le corps et l’esprit choir à même le sol. Sinistre et lugubre, sa liturgie vous embarquera sur les rives du Léthé, l’obole coincée dans les dents, la rame guidée par des mouvements rythmiques pulsatiles, « bradycardés » par des tempos lancinants et troublants. La voix acérée, remplie de fiel, acrimonieuse de Maze, broie tout espoir et coupe tout désir de tendre la main. Elle galvanise les atmosphères ténébreuses, désenchantées, désincarnées que le groupe promeut à tout bout de champ. "Living Ghosts In The Shattered Dome" nous conte magnifiquement – mais diantre, quel putain de titre ! – une métropole déshumanisée, contrôlée par les spectres et les forces invisibles. Beau, tragique et fuligineux, ce morceau explore d’incroyables territoires émotionnels tout au long de ces quinze minutes dont la majestuosité n’a de cesse de nous écarteler les entrailles et la pensée.
J’aurais presque envie de dire que ces deux titres me suffisent amplement tant ils savent s’ancrer dans mon for intérieur avec une précision chirurgicale. Mais ce serait aussi faire ombrage aux autres titres, qui restent de très bonne volée. Surtout "Labyrinth Of Sundered Grace", qui ne démérite pas et nous convainc par sa défragmentation, avec ses guitares dissonantes et son atmosphère plus dense encore que sur les autres morceaux. Vous aurez tout de même droit à quelques rais de lumière furtifs au sein de "Eidolon’s Remnant", ou grâce à la voix féminine de Sofia Silva sur le titre "Asylum For The Unmoored", mais l’essentiel de la superbe de ATONE n’est point là. Pour dire encore quelques mots sur "Rebirth In Despair", j’ai envie de vous affirmer qu’il constitue désormais le fer de lance de la scène encore malingre du Funeral Doom/Death portugais. Rares ont été les groupes et les albums portugais dans les styles précités. Je me souviens cependant de "Lone" de OAK, qui m’avait bien transporté, mais encore une fois ATONE va plus loin encore. Avec une production précise et détaillée, "Rebirth In Despair" mérite que l’on s’y attarde, et copieusement.
(*) L'album est sorti en version digitale en septembre 2025, mais sera distribué en CD via Meuse Music Records début mars 2026.