Forcément, lorsque l’on ébruite les noms de multi-instrumentistes que sont Déhà, Swartadauþuz, Alex Poole ou Damián Antón Ojeda (SADNESS, TRHÄ) – la liste est bien entendu non exhaustive –, nous oublions pourtant un Frenchie qui se hisse de plus en plus dans cette frange de doux dingues du Black Metal, drogués à la composition et qui ne savent sortir de leur grotte qu’après avoir accouché d’un album et composé au moins une partie du suivant. Et les sieurs que je viens de vous citer n’ont jamais fait vraiment de la merde. Leur fécondité fort abondante reste toujours au service d’une singularité attrayante, n’en déplaise à tous les critiques et les donneurs de leçons. Je vous présente donc Asthâghul de ESOCTRILIHUM, actif depuis une petite dizaine d’années et abonné depuis ses débuts au label I, Voidhanger Records. Cela pourrait déjà donner quelques pistes aux connaisseurs de ce label hollandais.
Je vous passe le nombre d’albums déjà parus depuis 2016. Sachez seulement, pour votre gouverne, que ce Français est absolument absorbé par son art et qu’il le démontre à chacune de ses sorties. Pour revenir à "Ghostigmatah - Spiritual Rites Of The Psychopomp Abxulöm", il est à l’image du projet MIDNIGHT ODYSSEY de Dis Pater, copieux (plus de 1h30 tout de même de musique) et foisonnant de travail et d’ambiances variées. Avec ESOCTRILIHUM, c’est pourtant bien du côté avant-gardiste de la force que nous sommes, avec un goût prononcé pour l’intégration de sonorités variées (utilisation de différents instruments tels que le violon, la nyckelharpa, la harpe, le kantele, le thérémine, le hammered dulcimer), connotant ainsi fortement les ambiances d’éléments ésotériques, ritualistes et incantatoires. D’ailleurs, le jeu vocal d’Asthâghul vous confirmera aussi cette impression d’entendre des invocations rituelles. Il se partage essentiellement entre un chant clair mystique et des vocaux agressifs, déchirés et quasi hallucinés.
L’univers de ESOCTRILIHUM est grandement riche et, à l’image de cette pochette évocatrice du contenu de l’album, l’auteur y invente également une langue et un concept basé sur des histoires fantastiques drainées par des paysages sonores psychédéliques et un imaginaire mythologique très obscur. Alors, certes, tout ceci n’est pas très digeste, surtout au premier abord, mais à bien écouter les sorties abondantes de ESOCTRILIHUM, force est de constater que le sieur est talentueux et possède son univers propre. Il crée, trace sa route et continue, sans prêter attention à rien d’autre qu’à son propre art, à progresser musicalement. Si je vous parle de cet album plus particulièrement — j’aurais pu en choisir un autre — c’est qu’il m’a un peu plus marqué que d’autres. J’ai beaucoup apprécié cette immersion immédiate sous le feu de rythmes syncopés et d’ambiances hypnotiques. Certains titres ont eu ce pouvoir de me hanter. Je pense notamment au très vivace "Kneeling Before The Keeper Of The Golden Key To The Absolute Void", au très désenchanté et hurlant "Flesh Pierced By The Blades Of Thritônh, Eyes Devoured By Vulth Suidarl, The Giant Fly" avec ces instruments traditionnels enivrants, ou bien encore au très symphonique "Saturnal Towers Of The Mighty Scarlet Moon Upon The Black Universe", ainsi qu’à l’opératique et savamment orchestré "Mauled, Swallowed And Dissolved Into Nothingness By The 8-Eyed Psychopomp".
Désolé de vous citer entièrement les titres, cela doit piquer les yeux de certains, mais mon respect pour cet artiste est total. Savoir conduire et diriger cet album avec une telle main de maître en nous proposant un Black Metal avant-gardiste tantôt teinté de Doom, de Death, sinueux au possible, richement détaillé, complexe et aventureux à la fois, m’inspire une grande considération. Car le point fort du projet ESOCTRILIHUM, et l’un de ses atouts, est de proposer une musique dissonante, sombrement mélodieuse, aux harmonies froides et spectrales, avec des changements de tonalité soudains créant une sensation d’instabilité et de vertige sonore. Ultra-travaillé, ou alors Asthâghul est un génie, "Ghostigmatah - Spiritual Rites Of The Psychopomp Abxulöm" est une leçon d’art noir inclassable, iconoclaste, infernal et céleste à la fois. Tout dans cet album respire le visionnaire et le polymorphe. Chaque écoute donne cette impression d’être différente de la précédente. C’est le genre de musique qui permet mille voyages, qui autorise d’être happé dans des spirales musicales qui n’ont de cesse de rompre le contact avec la réalité. Il vous faudra plusieurs écoutes, c’est certain, pour arriver au suc et à la quintessence de ce douzième album. Trouvez le moyen d’en faire l’écoute, il le mérite tellement. Il est certes long, mais démerdez-vous avec vos préjugés.