Une fois n’est pas coutume dans le petit monde du webzinat, chroniquons une démo. D’ailleurs, les gratte-papiers que nous sommes ont tort de ne pas se frotter à la dissection de ces sorties essentielles pour comprendre le cheminement d’un groupe. Les fans de Black Metal n’ont souvent pourtant pas cette retenue et savent très bien faire fi d’autoproductions au son perfectible. À force d’être gavés à l’ingénierie du travail en studio, avec ces enregistrements léchés dans tous les recoins et les rebords, et peaufinés comme de la dentelle, il est parfois difficile d’accepter d’aller se faire saigner les oreilles et plonger dans les premiers arcanes d’un groupe. Pourtant, ces démos possèdent en leur âme le feu sacré de musiciens motivés et fiers. "Lost In The Ages" est la troisième et ultime démo de DESASTER, groupe allemand bien connu des amateurs de Black/Thrash puisque ce projet est considéré, à raison, comme faisant partie des pères fondateurs de ces toutes premières ramifications du Metal extrême, aux côtés des Japonais de SABBAT, des Brésiliens de SARCOFAGÓ, des Italiens de MORTUARY DRAPE ou d’autres apparus un peu plus tard dans les 90s, tels que les Américains de ABSU, ou bien encore les Singapouriens de IMPIETY.
Passée cette introduction, il est bien temps de plonger dans le cœur nucléaire de cette démo radioactive des Teutons. Et j’ai envie de vous dire d’emblée que vous en aurez pour votre argent. En effet, nos chers Allemands débordent de création et ce n’est pas une démo à la petite semaine qui s’offre à vous, mais bien près de vingt-cinq minutes de riffs cinglants, débordants de mélodies entêtantes et sacrément déjà bien racées. Le line-up, enfin stabilisé autour du noyau Okkulto/Odin/Infernal depuis la seconde démo "The Fog Of Avalon" parue l’année précédente, voit les Allemands, emmenés par le tonitruant Infernal, produire sous le format cassette "Lost In The Ages". Cette démo va faire date et circuler à l’international via les échanges très en vogue dans les années 90 : le fameux tape-trading ; et ainsi donner une vraie visibilité underground au groupe. Et pour cause, l’identité forte de DESASTER est ici déjà bien promulguée. En conservant dans une partie de son ADN les racines traditionnelles des VENOM ou autres HELLHAMMER, nos Allemands vont proposer, malgré la vague norvégienne en cours dans ces années-là, une hybridation Black/Thrash primitif virale.
À grands renforts de Thrash allemand dans les guitares, que n’auraient pas renié les KREATOR, SODOM ou autres DESTRUCTION, les DESASTER envoient la sauce, et pas qu’un peu. Le chant d’Okkulto, plutôt Black, ne se laisse pourtant pas aller à l’idiotie de l’époumonement et montre davantage les muscles et des crocs vicieux avec sa tessiture rauque et belliqueuse. La batterie martiale est, elle aussi, fortement imprégnée par des tempos thrashy entraînants et la frappe sèche des fûts impressionne tant elle sait fouetter nos oreilles. Des titres vont irrémédiablement sortir un peu plus du lot grâce à leurs riffs tueurs et à la captation qu’ils produisent. Je pense aux géniaux "In A Winter Battle", "Tears Of An Old Wizard", "Lost In The Ages". Mais j’insiste sur le fait que les autres titres ne sont pas en reste, et qu’aucun d’entre eux ne paraît faible. L’intro et l’outro, notamment, sont plutôt originales et ne font pas que de la figuration. La qualité musicale de cette démo impressionne et force franchement le respect.
Suite à cette démo, le groupe va vite être approché par Merciless Records pour signer son premier album "A Touch Of Medieval Darkness", qui sortira en 1996 bien qu’il ait été enregistré à l’automne 1995. Fidèles à leur image, les Allemands, forts d’excellents retours de la part des fans, mais aussi d’autres artistes, vont dispenser leurs ténèbres sur maintes scènes et se forger une identité exceptionnelle et puissante. Le statut culte de ces premiers enregistrements n’est donc pas le fruit du hasard, ni une volonté creuse d’« influenceurs » de l’époque. "Lost In The Ages" est une démo brute, violente… et honnête. En étant à contre-courant de la scène norvégienne du Black Metal en vogue très fortement en ces années-là, mais aussi de la direction prise par le Thrash allemand, cette démo capture un moment précis de l’histoire du Metal et instaure son positionnement unique, ce qui la rend précieuse historiquement.