Après la percée produite par l’album précédent, "Stabwounds", les Allemands quittent le label Black Attack Records à raison et réussissent, grâce au concours de certains membres de KATATONIA et de NAGLFAR, mais aussi au lobbying efficace de Philipp Schulte, alors simple employé de Century Media Records (ndlr : il deviendra par la suite le futur boss du label), mais convaincu, depuis quelques années, par l’énergie de DARK FORTRESS en live, mais aussi par l’évidente progression musicale et le réel potentiel du projet, à persuader sa hiérarchie de signer le groupe. Le travail de production entamé par le groupe lui-même conférait une moindre prise de risque pour Century Media Records, en payant au minimum les coûts de production. Avec ce quatrième album, DARK FORTRESS est dans un âge de feu. La créativité et l’inventivité sont au maximum, si bien que l’inspiration vient naturellement et que les Allemands ont vraiment le sentiment de franchir encore nettement une marche.
Et cela se ressent à tout point de vue : tant musicalement qu’au niveau des textes d’Azathoth. Ce dernier fait parler des entités paranormales et sonde des thématiques sombres (l’arrogance humaine, la fragilité, l’illusion du contrôle) avec une poésie superbe et déconcertante. L’album en devient organique dans son essence et son substrat, composé de matières extrêmement riches et fertiles, fécondant un Black Metal totalement habité et singulier. Des titres monumentaux vont en sortir. Les dissonances s’y étalent comme autant de cristaux mystérieux sous la gouverne géniale de V. Santura (le principal compositeur émérite de DARK FORTRESS), la mélodicité typique des Allemands (et superbement agencée sur "Stabwounds", le précédent album) prend ici un relief plus froid, labyrinthique et tourmenté. Cette fois-ci, la démonstration musicale ne fait pas que s’écouter, elle se vit. À l’écoute de "Seance", nous avons comme l’impression de rentrer dans un monde, dans une immersion inconnue que notre courage brave.
Il n’y a rien de générique dans l’heure de musique que nous propose cet album. Se rapprochant dans certains contours du Black Metal des BLUT AUS NORD, DEATHSPELL OMEGA mais aussi DØDHEIMSGARD, les Allemands majorent la descente de DARK FORTRESS dans des abîmes abyssaux, déconstruisant les codes et fragmentant les attendus habituels. Le fort pouvoir de narration d’Azathoth accentue aussi la variété rythmique oscillant entre mid-tempo hypnotique audible, par exemple, sur le titre "While They Sleep", ondulations plus groovy ("Revolution: Vanity") et envolées cosmiques et/ou souterraines ("Ghastly Indoctrination", "Poltergeist"). La breloque d’or est à décerner au savant titre fantomatique "Requiem Grotesque", mélancolique de par ses leads soignés et puissant émotionnellement parlant grâce au jeu vocal, une nouvelle fois, précis et créatif d’Azathoth.
Les Allemands de DARK FORTRESS produisent un album fort sérieux, plus ténébreux que le dernier en date, et réussissent aussi, de manière très intelligente, à faire évoluer leur parcours musical. "Seance" est aussi le dernier album pour Azathoth (bien trop occupé familialement parlant), puisqu’il sera remplacé dès le disque suivant, "Eidolon", par Morean. Au regard de l’ensemble de la discographie de DARK FORTRESS, "Seance" est, à mon sens, l’album le plus ultime, mais aussi le plus Black Metal dans l’âme. C’est une œuvre à la fois avant-gardiste par endroits, presque conceptuelle, où la narration du chanteur joue un grand rôle. C’est une histoire chapitrée enivrante, richement mélodique, mais également tartrée de motifs inquiétants, fugaces et désincarnés. Si je lui préfère "Stab Wounds" d’une courte tête, c’est que j’ai bien plus vagabondé avec ce dernier qu’avec "Seance", que j’ai découvert dans un contexte moins particulier. Mais c’est du solide, et le temps qui passe n’a fait que bonifier cette impression. Les Allemands ont donc frappé très fort. "Seance" est aussi le dernier chapitre « underground » du groupe. Century Media Records ayant mis définitivement le grappin, par la suite, sur le groupe en investissant dedans à la mesure du talent inattaquable des Allemands.