LE DSBM (ndlr : Depressive Suicidal Black Metal) est peut-être en perte de vitesse ces derniers temps. Souffre-t-il de sa caricature plausible et évidente ? Les pleureuses dans ce bas monde ne prêtent-elles pas largement à sourire lorsqu’il s’agit de délires d’adulescents éplorés ? La souffrance est constante dans la vie. Elle peut évoluer à bas bruits, se tapir dans l’ombre et faire le guet, ou se lover dans votre cerveau avec la ténacité d’un parasite. Il est bien rare que l’homéostasie tienne plus que quelques heures, voire jours, pour les plus chanceux, et nous le savons tous. Les mains tendues sont parfois fortes et visibles, ou n’existent pas ou plus. Fini donc les scarifications, le diktat de la dépendance à l’autre, de l’intolérance à la frustration, des ébranlements internes contextuels et bienvenue dans la béatitude nécessaire, l’affirmation de soi, du savoir-paraître, du moi et du moi encore, de ma vie et de mon œuvre et du blé soutiré à ta gueule.
Les réseaux sociaux sont une merde sans nom pour les vieux singes que nous devenons. Collés aux écrans comme des limaces défoncées et droguées au scrolling, nous apprenons à essayer de revivre une jeunesse que nous n’avons plus. La tête basse, les cervicales plongées dans le smartphone, le regard perdu, passif et parfois impatient, les citadins de merde défilent comme du bétail sous perfusion numérique, à moitié morts, à moitié conscients, entièrement vides. Ça scrolle, ça like, ça commente à la chaîne comme si ça allait remplir ce putain de trou béant qu’on traîne tous dans la poitrine. On ne souffre même plus comme avant. Même ça, on l’a industrialisé, digéré, recraché en stories de 15 secondes avec un filtre noir et blanc et une musique pseudo-dépressive en fond. Le mal-être est devenu un produit, une esthétique de pacotille pour génération cramée, incapable de fermer sa gueule et encore moins de se regarder en face sans écran entre soi et le réel. Pathétique, oui. Mais surtout inévitable.
Alors le DSBM, dans tout ça ? Peut-être qu’il crève, ou peut-être qu’il n’a jamais été aussi pertinent. Parce que, derrière les clichés de gamins qui se tailladent pour exister, il reste cette vérité brute éternelle : la solitude et la crainte de l’effondrement. Le DSBM, lui, au moins, n’a jamais prétendu sauver qui que ce soit. Il te crache la vérité à la gueule, sans filtre, sans putain d’algorithme pour adoucir la pilule. Et peut-être que c’est ça, au fond, qui dérange aujourd’hui : dans un monde où tout est maquillé, optimisé, vendu, il reste ce truc sale, honnête et profondément inconfortable. APOSTLE OF SATAN est un de ces projets intéressants actuels qui, bien perfusé par la mélancolie, vomit une bile rageuse et indélébile. J’avoue avoir été très agréablement surpris par ce "Depravity Of Reality", bien que tous les titres ne se valent pas tout à fait dans cet album. Mais l’ambiance est là et c’est l’essentiel. La grisaille des riffs agite nos neurones et les berce dans un bain venimeux.
Le chant déchiré sédite notre énergie tandis que les rythmes hypnotiques ou agités secouent, comme autant de spasmes, les sanglots internes reflués. "The Plague Called Happiness" est un titre-maître de DSBM. Riffing mélancolique entêtant à la ANTI – mais sur un versant plus lent et désabusé, Sjelløs, le seul maître à bord, et norvégien de surcroît, sait y faire pour contaminer sa musique. "Is It Easier To Die?" comporte quelques notes plus Post grâce à ses notes de claviers plus aventureuses, mais inscrit notre écoute active au beau milieu de corridors ténébreux. "Your Greatest Strength Destroys You" est du même acabit. J’ai d’ailleurs retrouvé quelques notes rythmiques fugaces à la I SHALT BECOME (période "Wanderings"). À l’inverse, j’ai été moins emballé par les titres plus expérimentaux de l’album, qui gomment un peu trop, à mon sens, les aspects émotionnels pourtant si vifs et intéressants des titres sus-cités. Je retiens donc moins "Just Another Thrill" et surtout l’ultime titre "Artificial". N’est point HOCICO ou SUICIDE COMMANDO qui veut.
Mais il y a de très bonnes choses dans ce "Depravity Of Reality". La production un poil raw rajoute aussi un peu de sel à ce DSBM habité. Si je fais le compte, APOSTLE OF SATAN nous offre, dans ce second album, un peu plus de trente-cinq minutes de musique passionnante sur presque une heure au total. La messe est dite, le couperet tombe… enfin !