Lorsqu’apparaît un nouvel album de Funeral Doom, l’on imagine sans peine une grande majorité de métalleux tournant ostensiblement le regard ou les talons en décrétant que l’heure de la sieste n’est vraiment pas à l’ordre du jour. Et puis il y a quelques irrésistibles détracteurs qui, se pourléchant les babines, accueillent bon pied bon œil chacun de ces nouveaux écueils (car ils ne sont pas nombreux, les disques de Funeral chaque année… accordons au moins cela) pour l’embarquer dans leur grotte. Le Funeral Doom est avant tout un style intimiste qui peut arriver à parler d’âme à âme si un certain nombre d’étoiles sont alignées. D’abord, pour que la recette fonctionne, il faut que l’album respecte une certaine dose d’abyssalité et d’étrangeté, et puis qu’un certain nombre de ses motifs sonores, notamment les leads, jaillissent du gouffre, du vide dévorant que le basalte des riffs consolide en happant l’auditeur et en l’attirant dans la noirceur infinie et la chute éternelle.
Il faut au moins cela. Après, si les basses restent telluriques et que le growl d’outre-tombe ne tiédit pas dès les premières éructations, il est bien probable que nous détenions dans nos mains gelées un bon album de Funeral Doom. Les Géorgiens d’ENNUI ne sont pas nés de la dernière tempête et ce nouvel album est l’expression même de ce qu’ils savent produire de mieux. Leur Funeral est sacrément immersif et le mixage/mastering hyper soigné, signé Greg Chandler (ESOTERIC), apporte une puissance impressionnante aux grondements sonores des guitares en donnant une incroyable profondeur à la scène sonore. Quatre guitaristes s’occupent d’accentuer cet effet d’apesanteur des riffs, et ce sont vos tympans qui vont amortir les vibrations lascives et les craquèlements intenses des notes, sous les frappes monolithiques d’un batteur habité.
"Qroba" fonctionne d’ailleurs très bien, ses cinq titres portent en eux cette majestuosité spectrale, astrale par endroits, laissant peu à peu le venin atmosphérique progresser. Aucun d’entre eux ne vous laisse dans une monotonie ou une torpeur dérangeante. Chaque titre s’occupe de vous en détail. Certains nous laissent à entendre du panduri (un luth traditionnel géorgien), c’est le cas de "Decima" et de "Down, To The Stars", d’autres ont parfois quelques soubresauts sismiques faisant accélérer savamment les rythmes. "Antinatalism" résonne comme le morceau le plus captivant, de prime abord, de l’album, avec ces leads distillés et cette progression mélancolique assez exceptionnelle. Rapidement, il sait s’incruster dans votre mémoire en agitant vos émotions ou en faisant remonter à la surface quelques souvenirs douloureux ou heureux (c’est selon). Je reste assez subjugué par la pièce la plus symphonique de "Qroba", "Decima", qui me renvoie aux belles heures d’un SHAPE OF DESPAIR, les nappes de synthés en sus.
Et puis, il y a l’acmé de l’album, la pièce d’orfèvrerie qu’est "Mokvda Mze", d’une tristesse noire sous toutes les coutures, aux reliefs coupants et se délitant comme des lambeaux de chair dévitalisés. D’un clair-obscur magistral et sondé par la ténébrosité gutturale de David Unsaved, ce titre vous enferme dans un bain émotionnel bouillonnant en vous asservissant à regarder votre vie défiler en mille souvenirs dévorants et en se faisant présage d’un avenir constricteur. Toute la magie aimantée du Funeral Doom est visible et perceptible au sein de "Mokvda Mze". La corde pend, au gré du vent, les cieux s’assombrissent et les nuages entament une danse espiègle ; la Mort ricane à pleines dents et vous sourit malicieusement. Il n’y a plus qu’à traverser le temps, en glissant autour de votre cou ce collier éternel, cette ultime alliance terrestre.