Pour être tout à fait quasi complet, il m’était impossible de ne pas parler et de braquer quelques lumières, quelles qu’elles soient, sur cet EP puissant de Shamaatae, de moins de dix minutes certes, mais qui sonne déjà le tocsin des futurs "Antikosmos" (sorti quelques mois après) et "ÞÞÞÞÞÞÞÞÞÞÞ" en 2009. Véritable sortilège sonore, "Grimalkinz Skaldi" est une transition vers l’ARCKANUM « ésotérique pur » qui sera désormais de rigueur sur toutes les autres futures sorties. Plus mystique que jamais, Shamaatae, comme j’ai aimé le décrire dans d’autres chroniques d’ARCKANUM, a plongé dans sa doctrine anti-cosmique depuis la sortie de "Kampen", dix ans auparavant.
Les hululements des chouettes lapones, le bruissement nocturne terrifiant de forêts étranges de Suède et ce mysticisme païen très présent aux débuts de la discographie du projet ARCKANUM ont laissé place au culte du chaos, à la magie rituelle destructrice, là où règnent les invocations et les actes magiques sonores. Avec ce tournant, Shamaatae devient plus secret encore et doctrinal. Il s’immerge dans ses lectures et ses écritures, rejette largement la scène mainstream du Black Metal — qu’il n’avait de toute façon jamais vraiment côtoyée ou à laquelle il n’avait porté attention, à vrai dire — et s’isole de tout, y compris de son public. Lié à l’organisation Temple Of The Black Light, notre cher Suédois participe également au Liber Azerate, un texte ésotérique central dans le courant dit du chaos-gnosticisme ou « anti-cosmic satanism ». C’est dire si le sieur, à l’inverse de tant de gus de la scène, passait directement de la parole aux actes.
Avec "Grimalkinz Skaldi", Shamaatae nous offre une œuvre liminale, encore parfois enracinée dans l’ARCKANUM d’avant, mais à petites doses vénéneuses. Pourtant, cet EP, plus encore que "Boka Vm Kaos", se défait de lui-même et est l’exemple frappant de cette métamorphose qui s’opère. Les boucles des deux titres qui le composent sont hypnotiques et préfigurent la transe anti-cosmique que Shamaatae invoque. La nature et le folklore s’effacent au profit d’un espace clos, mental, presque cosmologique. Avec "Grimalkinz Skaldi", c’est comme si ARCKANUM cessait de décrire un monde pour commencer à le dissoudre. Richement mélodique et à la production soignée, cet EP passionne dès les premières secondes. "Lefkatta Ok Døþbuþ" est un titre qui pousse encore plus loin cette logique d’envoûtement circulaire, où chaque motif semble se refermer sur lui-même dans une lente asphyxie sonore.
Plus frontal, presque plus habité dans son martèlement, "Spyrin Vm Grimalkin" agit quant à lui comme une incantation brute, répétée jusqu’à l’épuisement, où la mélodie se fait plus spectrale encore, comme dissoute dans sa propre récurrence. Les deux morceaux se répondent ainsi dans une même dynamique de clôture, chacun explorant à sa manière cette perte progressive de repères. Rien ne déborde, rien ne s’échappe : tout est contenu, condensé, presque ritualisé dans sa répétition. On ne parle déjà plus ici de composition au sens classique, mais bien d’un processus d’altération progressive, où nous nous retrouvons happés dans une boucle mentale dont il devient difficile de s’extraire. Cette maîtrise de la tension, discrète mais constante, confère à l’ensemble une profondeur insidieuse qui ne se révèle pleinement qu’après plusieurs écoutes.
Au final, "Grimalkinz Skaldi" n’est peut-être qu’un fragment dans la discographie d’ARCKANUM, mais il en constitue sans doute l’un des points de bascule les plus fascinants. Court, dense, presque insaisissable, il agit comme une porte entrouverte sur ce que deviendra pleinement le projet quelques années plus tard. Une œuvre de transition, certes, mais surtout un premier acte de dissolution — celui où Shamaatae abandonne définitivement toute velléité descriptive pour embrasser une musique de fonction, de rite et de négation.