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Deafheaven - Infinite Granite
Chronique par Storm - Publiée le 16/04/2026
Deafheaven - Infinite Granite
Note : 3.5/6
Genre : Metal/Post Rock
Année : 2021
Label : Sargent House
Pays : États-Unis
Durée : 53:30
Tracklist :
1.
Shellstar
06:06
2.
In Blur
05:29
3.
Great Mass of Color
06:00
4.
Neptune Raining Diamonds
03:05
5.
Lament for Wasps
07:08
6.
Villain
05:41
7.
The Gnashing
05:34
8.
Other Language
06:10
9.
Mombasa
08:17

Il est probable que cet album de DEAFHEAVEN, particulièrement doux côté Metal, en ait refroidi plus d’un à sa sortie ; pourtant, il est juste l’aboutissement logique du parcours musical des Américains. Depuis un certain "Sunbather" (2013), le groupe avait déjà entamé son processus de mue. En intégrant à son Black Metal des textures et des mélodies typiques du Shoegaze, ainsi que des montées émotionnelles propres au Post-Rock, DEAFHEAVEN adoucissait pour de bon les traits de son visage. Sur "Ordinary Corrupt Human Love" (2018), ce côté plus accessible et tempéré prenait encore plus le pas. Avec "Infinite Granite", le Black Metal des débuts n’est plus qu’un lointain souvenir et les titres laissent place à ce que l’on pourrait appeler plus justement des chansons. Les screams ont disparu de la circulation, sauf à de très rares exceptions, et le chant clair omniprésent de George Clarke rayonne de sa mélancolie lumineuse.

La violence n’est plus au centre des débats et cède le terrain à des textures variées, proches de certains groupes plus Pop ou modernes dans leurs approches. Les structures sont étirées, les atmosphères sont plus contemplatives et le jeu des guitares, accompagné de nombreux effets, est le cœur du disque. Seul vestige Metal encore présent, cette batterie énergique sert de colonne vertébrale rythmique et de contrepoids à la brume des riffs, avec un jeu plutôt varié et, pour le coup, inspiré. Car, du côté de la voix de George Clarke, sa tessiture claire, douce, presque fragile épouse, quelque part à merveille, la transformation radicale de DEAFHEAVEN. On aime ou on n’aime pas, là n’est point trop la question, puisqu’elle doit plutôt se fixer autour de l’acceptation. Forcément, côté métalleux pur et dur, cela risque de coincer, mais pour les amoureux du Shoegaze ou des vapeurs éthérées et poétiques de M83, cet "Infinite Granite" leur permettra de se sustenter un peu.

Et c’est plutôt du côté de cette veine-là que je gratterai. Ce cinquième album des Californiens déborde, à pas mal d’endroits, de ces nappes aériennes, de ces voix graciles fondues dans le mix, de cette saturation douce mais enveloppante des guitares développée il y a quelques décennies par SLOWDIVE et MY BLOODY VALENTINE en tête. Mais il est vrai que j’y retrouve beaucoup de AIR et quelques reflets de certains albums d’ALCEST pour couronner le tout. Il y a bien aussi quelques motifs de Dreampop dans ces guitares atmosphériques aux riffs hypnotiques et répétés. Il y a donc pas mal de lumières et de moments émouvants au sein de "Infinite Granite", et le jeu de George Clarke n’y est pas innocent. Autant sa voix déchirée est plutôt moyenne, autant son chant clair est beau. Et c’est sans doute dans cette dualité que réside tout l’intérêt du disque : une forme d’abandon assumé des oripeaux les plus abrasifs pour mieux explorer une palette émotionnelle plus subtile. Là où certains regretteront la rage viscérale d’antan, d’autres salueront la capacité du groupe à écrire des morceaux qui respirent, qui laissent le temps aux textures de s’installer et aux mélodies de s’épanouir pleinement. Les titres s’enchaînent ainsi avec une fluidité presque onirique, dessinant un paysage sonore cotonneux. Cette approche peut donner l’impression d’une certaine uniformité sur la durée, mais elle participe aussi à l’identité immersive de l’album. DEAFHEAVEN ne cherche plus à heurter, mais à envelopper, à faire dériver l’auditeur dans un entre-deux où la mélancolie se fait douce plutôt que dévastatrice.

Au fond, "Infinite Granite" agit comme un point de bascule. Plus qu’un simple virage stylistique, il s’agit d’une redéfinition presque complète de l’ADN du groupe. En tournant le dos à une partie de son passé, DEAFHEAVEN prend le risque de diviser, mais affirme surtout une volonté de ne pas se répéter. Et si cet album semblait entériner une mue vers des territoires plus apaisés et éthérés, le virage amorcé par "Lonely People With Power" (2025) vient déjà rebattre les cartes, marquant un retour à une forme de brutalité et rappelant que les Américains n’ont jamais cessé d’évoluer par contrastes, refusant de se laisser enfermer dans une seule identité. Une manière, finalement, de réconcilier leurs différentes facettes plutôt que de les opposer frontalement. Preuve que chez DEAFHEAVEN, chaque transformation n’est jamais une rupture nette, mais une étape supplémentaire dans une quête sonore en perpétuel mouvement.

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