Sur le papier, les Portugais de GAEREA n’ont pas vraiment de quoi me plaire. Avec leur production moderne, travaillée et sculptée au millimètre par de brillantissimes ingénieurs du son – les sous étant mis également sur la console pour se faire –, les Lusitaniens savent vraiment comment s’y prendre pour mettre en valeur leurs compositions. Certains diront que cette prise volontaire de muscles affirme et dope la puissance originelle des riffs et des rythmes, d’autres parleront d’artificialité et de linéarité, la grimace des mauvais jours imprimée sur le visage en sus. À bien écouter "Loss", le cinquième album du projet, il est aisé de se dire que le fossé entre ces deux représentations se creuse.
Si vous avez lu ma chronique de "Coma", l’album précédent, vous imaginez sans mal à quel bord je m’inscris. Mais autant "Coma" avait réussi à percer parfois de quelques beaux instants mon cœur de pierre, autant avec ce "Loss", j’ai comme l’impression que les trous sont rebouchés et qu’une carapace s’est formée, voire un sarcophage. Je ne trouve rien d’émouvant à ce Black Metal moderne, technique et bien léché. La voix d’Alpha me laissait déjà plutôt de marbre (étant assez conventionnelle et pas bien différente des canons du genre), mais son chant clair, bien plus utilisé sur cet album, notamment autour de refrains chantés, a plutôt tendance à m’agacer. Mais le pire, c’est que cet album marchera et plaira, c’est une certitude. Dans le public Metal comme dans tout public, il y a définitivement des groupes qui ne couchent qu’avec le mainstream avec plus ou moins d’ambition, et puis d’autres qui continuent à louvoyer avec l’underground et le bas-monde. Les Ibériques ont passé un nouveau palier en changeant encore de crèmerie.
En passant de Season Of Mist à Century Media, GAEREA prend du galon et dope la promotion de son album tout en consacrant sa nécessaire ambition. Nuclear Blast n’est donc plus très loin… Allez, trêve de fiel ! C’est bas et immonde de porter de tels arguments, je l’admets. Mais je tourne en rond avec cet album, et cela m’ennuie à plus d’un titre. J’ai beau l’avoir écouté à différents moments de calme ou d’agitation, de manière aléatoire ou dans l’ordre des titres… je reste assez de marbre. "Luminary" sera hymnique et chanté par des hordes de kids, mais il ne m’impressionne pourtant pas plus que cela. Pour tout dire, j’ai seulement apprécié le titre "Nomad", qui, avec son allant plus Post, arrive à me tirer de ma torpeur et de mon anesthésie émotionnelle. C’est assez maigre. D’autant plus que cela reste du gentillet, du pas vraiment enragé. Mais je crois que l’on se fourvoie si l’on attend de l’agressivité pure et de la brutalité encore de la part des Portugais. Faut faire son deuil de "Limbo", les keums. Non, GAEREA est mûr pour se lover avec des styles bien plus accessibles et c’est aussi tout à leur honneur.
"Loss" est bien plus hybride d’une certaine façon : entre Post-Black et Metalcore conventionnel. Cette perte de radicalité au profit d’une standardisation moderne des ambiances, sans doute acceptable, mais qui tourne franchement le dos aux débuts époustouflants du groupe. Voilà, faites votre marché, les amis ! "Loss" pose en fait une question capitale. GAEREA quittera t’il le Black Metal et deviendra-t-il un groupe majeur de Metal moderne ? Seul, le prochain album apportera cette réponse, même si j’ai déjà (comme un vieux con, ou un vieux singe)* ma petite idée là-dessus. "Loss" est une évolution naturelle, un élargissement du langage musical des Portugais et, sans doute en extrapolant un peu, la preuve que le groupe est mûr et sait exactement là où il veut aller. Je lui laisse encore une dernière chance, mais c’est un fait, "Loss" n’est clairement pas fait pour moi.
(*) Rayez la mention inutile.