L’année 1985 est une année particulière en France. Glacée d’une quinzaine de jours début janvier d’un frimas véhément, la France se recroqueville et dénombre de nombreux morts (on en estimera près de 9 000) ; Rocard démissionne, l’Assemblée nationale adopte le scrutin départemental pour les législatives, permettant au Front National d’entrer au Parlement. Le pays est secoué par la montée de l’insécurité, l’affaire Grégory et l’explosion du Rainbow Warrior. Dans les rues de Paris, les skinheads sèment la terreur et ratissent les rues à la recherche d’immigrés ou des derniers punks en goguette. Dans les foyers du ménage français moyen, le socialisme tangue au profit de l’extrême droite d’un Le Pen tribun, qui fait des audiences records dans l’émission "L’Heure de Vérité". Le concert fleuve de SOS Racisme, rassemblant près de 500 000 personnes en juin, place de la Concorde, et l’ouverture des premiers Restos du Cœur, n’inverseront pourtant plus la tendance.
Et cela, les BÉRURIER NOIR le savent, le perçoivent et le pressentent. Meurtrie des tournures politiques et de son jeu, de la noirceur qui ternit l’horizon, du SIDA qui décime insidieusement tout comme les OD dans les squats, la jeunesse exhale le soufre et le danger à pleins poumons autant qu’elle en est elle-même la victime principale. Les BÉRURIER NOIR sont ces grands frères qui portent encore et toujours les dernières clameurs d’une jeunesse solidaire et unie, mais déjà fort éclatée et sous pression. Le collectif des BÉRUS se fait porte-parole de l’enfer carcéral, de l’enfer psychiatrique ("Les Éléphants"), de l’enfer d’être jeune face à une société autocratique, nivelée par le mépris social, par l’indigence des générations supérieures, la montée des extrêmes et la friction sociétale qui ne se cicatrise plus. "Petit Agité" marque le pas de ce ras-le-bol qui s’époumonne et cherche à relever la tête pour ne plus subir, autant que "Vivre Libre Ou Mourir" démontre comment la trajectoire de vie, le conditionnement, le déterminisme social, le refus de la main tendue – comme autant de gosses qu’on laisse pleurer ou que l’on violente – font que l’individu échappe à lui-même, à sa destinée heureuse, à l’envol funeste et irrévocable de ses rêves et espoirs. Cet hymne magnifique d’une jeunesse ruée de coups et de désespoir montre la lucidité d’être livrée à elle-même. Alors les BÉRURIER NOIR résonneront comme une des seules voix qui comptent, celle qui pourrait être celle de demain, celle que choisiront les futurs actifs/jeunes pour définir la future société, la changer ou la disloquer.
"Concerto Pour Détraqués" est un album fort et puissant en émotions. Son cœur, sa pochette sont noirâtres, comme le drapeau de l’anarchie flottant haut et fier dans le ciel des BÉRURIER NOIR, ultime rempart possible contre la "Porcherie" en route dans le monde et en France. Cet album va créer un petit séisme dans le monde du disque et va se vendre étonnamment. Bondage Records insistant alors pour que le groupe assume sa promotion (interview à la TV, presse…), ce à quoi le groupe s’exécutera de manière plus ou moins contrariée. Le collectif cherchant avant tout à ne pas être récupéré ou stigmatisé, comme les enragés de service au discours creux et vain, par le système médiatique conservateur et hors-sol. Car il faut bien se le dire, les BÉRURIER NOIR délivrent avec ce "Concerto Pour Détraqués" un nombre génial d’hymnes qui les feront rentrer dans la légende du rock alternatif français et dans l’histoire de la musique hexagonale. "Fils De…", "Le Renard" et ceux déjà précités dans cette chronique sont autant de tracks amères, aux paroles géniales, chantées avec passion et désenchantement par François, porté par les riffs très inspirés et entraînants de Loran. Le saxo de Pascal Kung Fou fait des merveilles et donne une dimension mélancolique à certains titres ; je pense évidemment à "Conte Cruel De La Jeunesse" et au magnifique "Il Tua Son Petit Frère", un titre qui fout les frissons lorsque le saxophone s’exprime.
Ayant acheté cet album en 1995, soit dix ans après sa sortie et six ans après la mort du groupe, j’ai une affection certaine pour ce disque de jeunesse dont je ne peux compter le nombre incalculable de lectures – et pour cause ! C’est une œuvre à part entière, l’acmé de leur discographie selon moi, avant un nouveau virage tout aussi intéressant via le futur "Abracadaboum", qui sortira de l’ornière le groupe, mais aussi entraînera quelques mouvements internes. Sorti début 1985, "Concerto Pour Détraqués" ne pouvait pas tout dire en un seul LP. Alors le groupe s’empressera de sortir en décembre l’EP "Joyeux Merdier", qui condensera 4 dingueries pour 4 titres… tiens, tiens !