Je vous le dis de suite : si vous aimez le voyage et être transporté loin, dans vos propres paysages mentaux ou dans l’infini des cieux, ce disque, passé sous les radars de bon nombre — je présume — est fait pour vous. Je vous concède aisément avoir été happé par sa beauté, sa puissance symphonique et sa capacité à faire communier, sur une même trajectoire, le Doom/Death atmosphérique et l’astralité de claviers dominants. Pour ceux qui s’intéressent un tant soit peu à ce qu’ils ont devant les yeux à chaque instant — c’est-à-dire une portion congrue d’univers — sachez que Canis Majoris (« Le Grand Chien ») est la constellation australe qui abrite l’étoile la plus brillante du ciel nocturne, la bien nommée Sirius. Il vous sera donc aisé de la repérer cet été, si les cieux sont bienveillants.
Il n’est d’ailleurs pas commun de trouver ce type de recette singulière, mêlant des textures proches du Funeral Doom cosmique — dont on pourrait rapprocher certains groupes comme SHAPE OF DESPAIR, EA, MESMUR ou encore ESOTERIC — et celles prépondérantes dans le Doom/Death atmosphérique mélancolique à la SWALLOW THE SUN. C’est aussi cela qui attire l’attention. CANIS MAJORIS est un one-man band polonais, et le sieur en est à son premier coup d’essai. "Eternity Borns From A Moment" constitue donc son plongeon dans le grand bain — ou dans l’immensité du vide —, quoique contrarié par des milliers d’astéroïdes perturbant la linéarité de sa trajectoire. L’album est copieux — plus de cinquante minutes au compteur et douze titres au garrot —, mais son alternance entre titres « classiques » et instrumentaux spectraux, nommés ici "Space Overture", hautement symphoniques, apporte une forme de respiration et de rayonnement à cet opus improbable sur le papier.
Dès l’introduction de cette première instrumentale, quelque chose de profond se produit. La belle densité et l’amplitude des claviers jouent avec notre rêverie en l’éveillant avec grâce. Nous sommes soudain transportés ; nous baignons enfin dans l’atmosphère, et rien ne peut altérer cette flottaison ascensionnelle vers l’espace. CANIS MAJORIS plante son décor, nimbé d’éclats stellaires, faisant tournoyer ses notes au gré des vents solaires, gardant le cap vers l’inconnu. L’album prend alors toute son ampleur et révèle sa splendeur avec les titres suivants, notamment les très intéressants "The Black Hole", "The Birth Of The Universe" et "The End Of Civilization", où se côtoient de superbes leads et des passages atmosphériques remarquablement construits, portés par des nappes synthétiques admirables. Le titre éponyme flotte au-dessus de tous les autres : c’est d’ailleurs lui qui m’a aimanté en premier lieu. "Space Overture I" et "Space Overture II" sont des interludes instrumentaux exceptionnels, bien que les autres ne déméritent pas, loin de là. À ce titre, certains motifs et fragments symphoniques m’ont parfois évoqué les reprises d’Ed Starink sur les compilations "Synthesizer Greatest", parues à la fin des années 80 et au début des années 90.
"Eternity Borns From A Moment" perd un petit peu de sa superbe dans sa seconde moitié, que je trouve plus lumineuse et moins terrassante de ténébrosité, mais je fais la fine bouche, je le concède. Alienus a vraiment du talent à revendre, et il n’est pas impossible qu’à l’avenir le sieur nous surprenne encore. Au-delà de ces quelques réserves, c’est bien cette capacité à convoquer une densité émotionnelle presque palpable qui fait toute la différence. L’album ne se contente pas d’aligner des atmosphères : il les charge d’une gravité sensible, d’une mélancolie diffuse qui s’insinue durablement et laisse une empreinte tenace après l’écoute. Il y a ici une forme de sincérité dans la démarche, une volonté de transcender les codes du genre pour tendre vers quelque chose de plus vaste, de plus insaisissable. Cette alchimie entre pesanteur doom et élévation astrale, loin d’être anodine, confère à l’ensemble une identité forte, presque singulière dans un registre pourtant balisé. Et c’est précisément dans cette tension permanente entre ombre et lumière, entre matière et vide, que CANIS MAJORIS parvient à capter notre attention pour mieux ne plus la relâcher. Du très bel art !