Enregistré en 1993 à l’Unisound Studio d’un Dan Swanö déjà fort occupé et touche-à-tout, ce premier album des Suédois entraînés par un certain It, figure précoce et atypique de l’underground suédois dès la fin des années 80, qui a baigné corps et âme dans sa prime jeunesse dans la NWOBHM et dont les connaisseurs se rappelleront sans doute qu’avec son copain All, tout aussi hors norme, il formera deux projets complexes et pour le moins bizarres et tordus : ABRUPTUM et VONDUR. Mais c’est avec OPHTHALAMIA qu’il sublimera sa démarche sonore et qu’il ira au bout de sa lubie : celle de créer des univers fantasy à l’instar d’un Byron Roberts (BAL-SAGOTH). En effet, avec "A Journey In Darkness", c’est tout un concept qu’It déploie. Il invente un monde dont il décrit les paroles, la géographie, les créatures, la mythologie et l’histoire d’une certaine déesse maléfique nommée Elishia.
Avec un certain Jon Nödtveidt (DISSECTION), alias "Shadow", au chant qu’il recrute, It louvoie avec le Black Metal pour l’accommoder à son voyage littéraire. Alors que la scène de l’époque a vite fait de choisir la radicalité ou la brutalité tout en cherchant sa forme définitive, It, avec OPHTHALAMIA, construit déjà un monde complet, peuplé de mélodies mélancoliques, de paysages imaginaires et d’une tristesse épique qui n’appartient qu’à lui. "A Journey In Darkness" est un disque qui mélange plutôt habilement des riffs de Black Metal mélodique avec quelques pointes de Heavy Metal pas bégueules mais toujours du côté dark de la force, des tempos Doom ainsi que des passages atmosphériques qui ont tendance à prolonger l’hypnose de ce voyage hors du temps. En 1994, ce n’était pas courant, loin de là…
Album complexe et singulier, où la prestation de Nödtveidt est intéressante tant il sait conduire de manière désespérée et parfois théâtrale l’efficacité du riffing, "A Journey In Darkness" pourrait être un de ces chaînons qui relient le Black Metal au Doom mélancolique et à la dark fantasy. À bien le réécouter, et il le faut tant il sait être savouré à sa juste valeur après beaucoup d’écoutes et de temps, je le trouve foncièrement mélancolique et sans véritable agressivité pure. C’est une tristesse davantage majestueuse qu’implorante qui se diffuse tout du long de l’album. Introspectif et habité par l’esprit déroutant d’It, certains titres ont ce côté tout à la fois sombre et songeur. "Enter the Darkest Thoughts Of The Chosen - Agony's Silent Paradise" déroute tant ses breaks surprennent. Et que dire de "Little Child Of Light - Degradation Of Holyness" qui paraît pénétrer l’esprit de l’auditeur par sa progression particulière et ses sonorités un peu avant-gardistes, surtout si nous les jugeons eu égard à l’époque.
La basse est particulièrement bien mise en avant et potentialise cet effet doomy qui vous laboure les neurones. OPHTHALAMIA pourrait se présenter comme un groupe de Black/Doom Metal mais il n’est pas que cela, car dans le riffing de ce premier album nagent également pas mal de textures empruntées au Death Metal ("This Is The Pain Called Sorrow - To The Memory Of Me", "Shores of Kaa-Ta-Nu - The Eternal Walk (Part II)"), que le chant de Jon Nödtveidt tempère ou contrebalance avec ses vociférations toutes personnelles qui feront le sel des albums de DISSECTION par la suite. Voilà en gros ce que je peux vous dire de ce premier album. Ovni mais ô combien tentant et intéressant, "A Journey In Darkness" sera pourtant réenregistré en 1998 sous un autre nom : "A Long Journey". It souhaitant tester ces compositions originelles avec un nouveau line-up et une autre production.
Pour tout dire, je lui préfère la version première, celle avec Nödtveidt et Swanö aux manettes. Avec le recul, on comprend mieux pourquoi ce premier essai conserve aujourd'hui encore une aura particulière auprès des amateurs les plus curieux. Ni véritablement Black Metal, ni franchement Doom, ni même totalement ancré dans les canons de son époque, "A Journey In Darkness" semble évoluer selon ses propres règles. C'est peut-être cette impression d'œuvre libre, affranchie des codes qui se mettaient alors en place autour de lui, qui lui permet de traverser les années avec autant de personnalité. Un disque que l'on n'écoute pas seulement : on s'y perd, et c'est précisément ce qui le rend si attachant.