Quand on écoute du black metal depuis plus d'un quart de siècle, c'est étourdissant de constater à quel point des plages de temps, semblant pourtant statiques, peuvent nous apparaître quasiment éphémères. Le cas du Portugal est un bon exemple. Pendant des années, le metal noir lusitanien, c'était un peu, d'un côté, Moonspell pour le mainstream et, de l'autre, Corpus Christii pour son pendant plus souterrain. Dans leur ombre, des formations plus confidentielles comme Alastor, Irae ou Morte Incandescente sortaient démos et albums, finalement suivis par relativement peu d'amateurs éclairés.
Le début des années 2010 voit apparaître une nouvelle génération de groupes et de labels résolument ancrée dans une pratique primitive du black metal. Mons Veneris ouvre la voie dès 2008, suivi par Black Cilice et Vetala deux ans plus tard, rapidement rejoints par une horde de formations et de labels tout à fait rafraîchissants : la folie vicieuse d'Occelensbrigg, les ambiances occultes de Trono Além Morte et Ginnungagap, ainsi que l'arrimage d'un label aussi reconnu que respecté comme Signal Rex. Notons même le retour de cette tradition du circle propre au black metal avec l'Aldebaran. Bref, un écosystème propre au Portugal s'est matérialisé et nous a offert des expériences inédites et intenses.
Une pratique primitive du black metal, ai-je dit ? Régressive même ! Car Black Cilice, et c'est ce projet qui nous intéresse aujourd'hui, nous a ravagé les tympans avec trois premières offrandes aussi similaires que parfaitement chaotiques. Titres quasiment interchangeables, illisibilité du riffing, agressivité sonore totale au-delà même de la notion de « raw », le black metal de Black Cilice est clivant. Répulsif et effrayant, l'unique musicien derrière le projet joue constamment sur la corde raide entre un minimum de construction musicale et le bruitisme. Structures néandertaliennes, explosions de cymbales et de notes cacophoniques, vocaux fantomatiques qui se noient et te noient : une volonté de dépasser la forme pour retrouver l'opacité parfaite que le black metal a toujours souhaité être. Une trilogie unique, un black metal solide.
Nous sommes en 2026, cette trilogie initiée par A Corpse, A Temple a désormais quinze ans. L'opacité des profondeurs a été touchée à plusieurs reprises et il est désormais vain de retrouver les émotions fugaces des débuts. Les premiers temps fougueux du raw black metal « à la portugaise » ont laissé place à un black metal plus attendu, moins erratique, et finalement assez « plan-plan ». Les quatre titres de Votive Fire ont désormais une construction plus maîtrisée, une production plus lisible tout en restant résolument ancrée dans l'identité du raw black metal et surtout quelques bons passages bien sentis et bien écrits. Il s'agit de tout sauf d'un album facile et fainéant ; on sait l'homme derrière sincère et l'on sent qu'il a travaillé la construction de ce septième album.
Mais il manque quelque chose. Il manque la colle épaisse qui lie, il manque l'épaisseur qui rend fou, il manque le décharnement et surtout l'odeur acre et empoisonnée de la nuit. Votre serviteur a écouté plusieurs fois, depuis plusieurs semaines, un album qui a quelque chose à dire et dont le résultat est certainement le fruit d'efforts et de douleurs. Mais cela ne transparaît plus sous la forme de litanies sardoniques et quasi bruitistes. Le titre d'ouverture est un bon exemple. Alternances de mid-tempo et de blast beats orchestrées en couplets, les guitares délivrent des lignes mélodiques propres au black metal classique malgré la production typique du black metal cru portugais. Ce n'est pas mauvais du tout, c'est juste attendu, sans le caractère dément et désordonné de la première partie de la discographie.
Quelque part, on dirait que Black Cilice souffre du syndrome Transylvanian Hunger. L'album culte des Norvégiens, de l'aveu même de Darkthrone, aura été une tentative unique de vivre l'Absolu radical du black metal. Ils l'auront fait une fois pour ne plus jamais reproduire la même intensité, et encore moins le même hermétisme mythologique. Et si, finalement, Black Cilice, qui a fondé son authenticité sur cette même radicalité sonore, était incapable, depuis plus de dix ans, de la réitérer ?