Expérimenter et plonger tête la première dans le gouffre abyssal de l’Ambient est volontiers complexe et plutôt casse-gueule selon l’expression consacrée. Il n’est pas toujours simple de s’extirper de l’emprise, par exemple, d’un Klaus SCHULZE, d’un TANGERINE DREAM ou d’un Manuel GÖTTSCHING lorsqu’il s’agit d’aller se lover dans les bras psychédéliques du Krautrock – ce que BLOOD INCANTATION s’astreint à faire en le mélangeant à son Death Metal subliminal, et c’est tout à leur honneur –, mais partager cette descente obscure, glissante, peu oxygénée et compressive, à fortiori déstabilisante pour tout fan de Metal non rompu à ces sonorités transparentes, se perdant dans le lointain et arrêtant le temps, est un challenge supplémentaire que nos chers Américains ont décidé de relever avec cette OST dont le projet, j’imagine, faisait partie de leurs ambitions.
Et c’est un peu là que le bât blesse. Moi-même étant un grand amateur de ces atmosphères suspendues au vertige, considérées comme soporifiques par un grand nombre, j’attendais avec un peu de ferveur ce projet. Pour donner un peu d’épaisseur à mon expérience dans ce style, et pour ceux que cela intéresse ou intrigue, sachez que l’Ambient, dans toutes ses variantes sombres et immersives, est une de mes autres passions musicales. Si je fais un focus, non pas sur le Dark Ambient, car cet opus de BLOOD INCANTATION n’est pas de ce bord, mais sur la musique vaporeuse et éthérée, j’aimerais vous donner quelques-unes de mes références, et probablement dans l’ordre de mes préférences : Rafael Anton IRISARRI, Federico DURAND, MOUNT SHRINE, VISIONS, YEN POX, MAITREYA, AIX EM KLEMM, DEAF CENTER. À partir de là, comment juger "All Gates Open - Original Motion Picture Soundtrack" ?
Peut-être déjà indiquer que, sous ses apparences un peu FLOYD-iennes ou à la VANGELIS, cette nouvelle galette cherche tout de même un peu trop ses repères, tant et si bien que ses trois longues plages sonores plus une autre plus courte, si elles vont avoir au moins l’effet de vous détendre, ne vont pas plus vous marquer que cela. Musique pour salle d’attente dans un service palliatif, digne de nombre d’albums de Brian ENO, cet éveil au soleil levant, pour préparation à une séance de cohérence cardiaque, fera son office si vous êtes en période de stress ou d’anxiété majeure. Avec l’effet d’une tisane bon marché, il est probable que vous concéderez quelques bâillements tout en alternant avec quelques phases d’éveil stimulé. Pour dire vrai, je m’attendais à tout autre chose. Je pensais plonger dans les volutes d’un Ambient psychédélique très 70s et ce n’est pas vraiment tout à fait le cas. Les nappes sonores sont trop étirées en longueur sans qu’elles ne puissent convoquer d’emblée notre curiosité.
Partant de ce principe-là, difficile de maintenir une quelconque attention. Je retiendrai sans doute la partie énergique du titre "Flight" intervenant au dernier tiers du morceau. Pour le reste, je suis sacrément mitigé, voire embarrassé. Pour Paul Riedl, ces titres sont les témoignages synthétiques, les premières graines qui ont amené au dernier album de BLOOD INCANTATION, "Absolute Elsewhere". Composés en 2021, ils dévoilent selon lui la face lumineuse et pastorale du groupe… C’est entendu. Je concède que cette prise de risque vis-à-vis de leurs fans est assumée. Dont acte, soit ! C’est fait ! "All Gates Open" reste donc un objet curieux, respectable dans son intention mais finalement assez pauvre dans son exécution.
Là où l’on pouvait espérer un voyage cosmique capable de prolonger les promesses d’"Absolute Elsewhere", BLOOD INCANTATION livre une bande-son qui peine à dépasser son statut de matériau préparatoire. Certes, l’exercice est sincère et la démarche cohérente avec l’ouverture d’esprit du groupe, mais cela ne suffit pas à transformer ces longues dérives en expérience marquante. Plus proche d’une esquisse que d’une œuvre pleinement accomplie, "All Gates Open" laisse surtout l’impression d’un rendez-vous manqué, d’une exploration dont on ressort davantage indifférent que réellement transporté.