Foutu pour foutu, notre duo américain a joué le tout pour le tout en sortant son troisième album, "Gin", un brûlot baignant ses riffs dans la soude caustique et bravant toutes les douleurs, même les plus intimes. Avec le portrait du jeune Hemingway en toile de fond, COBALT se pare de cette mélancolie poisseuse et poissarde pour en habiller les riffs. "Gin" pue le désenchantement et la lutte contre l’effondrement. Au verso de l’album, c’est un Hemingway au crépuscule de sa vie qui nous regarde, arme à la main, celle-là même avec laquelle il mettra fin à ses jours en 1961.
Bien plus progressif et songeur que l’agression en coupe réglée des deux précédents albums, "Gin" laisse entendre une musique de désespérés, habitée par les tourments. À l’instar de l’écriture d’Ernest HEMINGWAY, les riffs suggèrent une charge émotionnelle forte sans jamais être trop démonstratifs. C’est aussi cela qui fait de "Gin" un album terrible, tant il sait instinctivement vous réduire en poudre en vous étouffant dans ses bras. Dépassant largement le Black Metal dont il conserve pourtant quelques instincts, "Gin" se situe au carrefour du Post-Metal, du Sludge et du Black Metal.
Album de feu et de larmes, autodestructeur, schlinguant l’Amérique sauvage, l’alcool, le virilisme et la quête déraisonnée de sens, il comprend des titres tout simplement incroyables. Je pense à tous ceux de la première partie de "Gin" jusqu’à "Stomach", ainsi qu’à "Pregnant Insect". Rien à redire : la folie transpire dans tous les recoins. C’est extrême et expérimental à la fois, comme si les riffs dégoulinaient de drogues et de troubles du comportement. Le jeu de batterie d’Erik Wunder est lui aussi totalement dégoupillé, et il en ressort une tension permanente maintenue coûte que coûte.
Difficile de décrire aisément "Gin". À l’instar de la photo de Hunter S. Thompson tirant sur sa machine à écrire, présente dans le livret, notre duo américain mitraille à tout-va les conventions du Black Metal pour n’en laisser que des débris fumants. De cette dévastation naît pourtant une œuvre d’une rare sensibilité, hantée par ses propres fantômes. Quinze ans après sa sortie, "Gin" demeure un disque unique, dangereux, fascinant, mais profondément humain et sensible. Un album qui regarde l’abîme droit dans les yeux sans jamais chercher à le dompter. Et c’est sans doute dans cette honnêteté brutale que COBALT a trouvé sa plus éclatante réussite.